Le lendemain soir, chez la Krause, les volets étant clos, les rideaux et doubles rideaux tirés, le salon aux tapis persans présentait un aspect fort animé. Une douzaine de jeunes femmes, la plupart assez belles, le corsage entr’ouvert, les traits en feu, étaient étendues mollement sur les divans et vidaient des coupes de vin de Champagne que remplissaient des cavaliers servants on ne peut plus empressés.

Il y avait là des échantillons nombreux et divers de la race germanique : de grandes créatures, hautes en chair, d’une taille qui aurait enthousiasmé un sergent recruteur des grenadiers de Potsdam et dont les traits n’avaient plus rien de féminin ; des maigres, sentimentales, mièvres et intéressantes, avec les cheveux d’un blond pâle, d’un blond scandinave, qui entouraient, comme une auréole, une figure pâlie de désirs ; des petites filles boulottes et replètes, semblables à des poupées abondamment garnies de son.

L’orgie n’était qu’à son début ; mais lorsque vers dix heures le « baron », que nous avons vu en conférence avec le chef de la sûreté, fit son entrée avec M. van Owen et deux autres amis, les choses prirent immédiatement une tournure plus animée. Ces messieurs étaient abominablement gris. Le « baron » avait bien fait les choses, et presque tout le rouleau y avait passé.

M. van Owen, le mari de la tragédienne, était un homme de quarante ans environ, à l’allure militaire, et qui devait être de manières assez distinguées lorsqu’il n’avait pas bu. Mais ce soir-là, il avait de la peine à se tenir. Le « baron », qui connaissait les autres convives, le présenta. Il y avait un capitaine de la garde, un Landrath (sous-préfet) en congé et deux « candidats » (aspirants pasteurs), qui évidemment préludaient à l’exercice de leur saint ministère. La connaissance une fois faite, le « baron » proposa d’allumer un punch monstre ; et comme si ce désir eût été prévu, deux petits grooms attachés à l’établissement apportèrent un immense bol, grand comme une baignoire, où la boisson était déjà préparée. Il ne restait qu’à la faire flamber. Les lueurs bleues et rougeâtres qui emplissaient le salon et se reflétaient dans les glaces arrachèrent des exclamations à quelques-unes de ces dames. « Que c’est beau, que c’est beau ! »

Une idée vint alors au « baron ».

— Ce serait bien plus beau encore, dit-il, si on éteignait les lustres !

— Oui, oui, répondit-on de toutes parts.

Les deux candidats en théologie grimpèrent sur des chaises, et bientôt après le salon ne fut plus éclairé que par les lueurs bleuâtres qui voltigeaient au-dessus du bassin de simili-argent contenant la boisson alcoolique.

Le baron procéda à une première distribution de punch ; les dames s’écrièrent avec une grimace que c’était « trop fort ». Mais elles burent tout de même.