Seul le capitaine de la garde regardait le tableau en philosophe impassible, le cigare à la bouche, en achevant de vider une bouteille de vin de Champagne déposée à côté de lui.

Quelqu’un proposa de danser. Le Landrath se mit au piano et attaqua une valse viennoise de Lanner, le rival du vieux Strauss.

— Halte ! fit le « baron » quand les couples commencèrent à tourner, halte !… une proposition… ces dames en costume naturel… adorables !… nous autres pouvons pas garder vêtements… impossible, sur l’honneur… impossible ! Propose que nous dansions en costume naturel… nouvelle danse… quadrille des Sauvages…

— Nous garderons nos bottes et nos lorgnons, s’écria l’un des candidats en théologie.

Cette proposition fut acceptée à l’unanimité.

Bientôt le quadrille des Sauvages fut organisé, le vestiaire des hommes établi en face du vestiaire des dames, et les couples se firent vis-à-vis. Van Owen s’était décidément apprivoisé ; il regardait tendrement la blonde, dont il entourait de son bras nu le corps à la peau rosée et douce.

— Allons, en place, première figure !… fit le « baron ».

Le Landrath attaqua un quadrille parisien. D’abord on dansa avec une gravité affectée, comme dans un salon collet-monté, à une soirée de contrat. Les dames feignant de ramasser leurs robes absentes s’inclinaient en faisant la révérence, les messieurs exécutaient gravement et en mesure les pas, contre-pas et entrechats que leur maître à danser leur avait enseignés. L’effet de ces balancements, de ces échanges de révérences, de ces croisés, de ces pirouettes, était des plus comiques, étant donné le costume très sommaire des danseurs. Mais peu à peu, de part et d’autre, on commençait à sentir la griserie de l’orgie ; on marquait les figures avec plus d’animation ; le cérémonial raide et prétentieux fut remplacé par le plus grand laisser-aller ; à la fin, les règles du quadrille furent complètement méconnues, danseurs et danseuses s’enlacèrent comme dans une ronde de démons. Les flammes ravivées du punch éclairaient comme de grands jets électriques cette scène, qu’un peintre aurait pu intituler « l’Apothéose de la luxure », lorsque les portières se soulevèrent et une voix formidable fit entendre ces mots : « Que personne ne bouge ! »

En même temps Mme Krause apparut en gesticulant, suivie de son « Arlequin », qui poussait des aboiements aigus :

— La police ! la police ! criait-elle, oh ! quel malheur !