«Je vous aime, vous ne me détestez point trop: nous nous marions sans nous occuper des fluctuations de la rente à 3 p. %. N'est-ce pas naturel?

«Sans doute! mais en vous épousant, j'épouse aussi la fortune de M. Gosselet qui, mariée à une fortune équivalente, aurait procréé, dans quelque dix ans, une troisième fortune,—une fortune mangeuse de milliers de petits salaires. C'est une des formes,—et non la moins commune,—du Progrès. Je ne dois pas faire mon bonheur en gênant ce M. Progrès.

«Je vous dis toutes ces choses parce que vous êtes une originale petite fiancée raisonnante et raisonneuse. Je vous le dis aussi pour que vous ne doutiez pas de mon besoin de vous, de mon amour d'homme résolu à tout pour vous gagner.

«Pourquoi ne pas vous prendre tout de suite, comme vous le vouliez par joie du sacrifice, comme je le désirais, par crainte de vous perdre?

«Vous vivrez plus tard au milieu de ces mêmes bourgeois qui courent sus à l'amoureux pauvre comme les paysans donnent la chasse au chien enragé.

«Je ne veux pas qu'on accuse ma femme d'avoir cédé à un appétit de chair, je ne veux pas que des médecins excusent «sa faute» en invoquant le nom de quelque maladie étrange inventée depuis peu. Les femmes, ma chère Aimée, ne vous pardonneraient pas d'avoir été une bonne petite amoureuse sincère, tout en vous plaignant tout haut d'avoir succombé devant la tactique amoureuse d'un jeune homme roublard. Les hommes me jalouseraient d'avoir gagné de l'argent si vite, tout en admirant en moi ce que l'on nomme «l'absence de préjugés».

«Ah! si j'étais un simple manœuvre, si les miens n'avaient pas, autrefois, porté des masques dans le jeu social, je me révolterais peut-être, par imprudence, et nous ferions un délicieux ménage montré au doigt, mais heureux malgré tout et contre tous.

«Je sais que dans cette comédie qu'est la vie,—comédie montée par des habiles,—des acteurs jouent de bonne foi, comme si c'était arrivé, selon l'expression populaire. La hautaine Mme Gosselet, le bon papa Gosselet souffriraient par nous et pour nous du «mépris public».

«C'est ce que je ne veux pas.

«Que faire pour vous mériter?