—Je vous assure, mon amie, que je suis bien décidée à gagner ma vie en petite ouvrière qui attend son amoureux parti au loin, en campagne! D'ailleurs, vous travaillez bien, vous, sans espérer des jours de repos, sans entrevoir un horizon de bonheur.
—Moi, mademoiselle, c'est bien différent. Quand je vois comment marche le monde, quand je pense aux injustices de la vie, je me console en songeant que l'on m'habitua toute petite, à travailler. Le turbin, j'ai ça dans le sang! Mon père et ma mère travaillaient dur. J'étais haute comme ça que j'aidais ma mère à coudre des sacs, au retour de l'école. J'allais au lavoir avec des charges qui écrasaient mes pauvres petites épaules… Il le fallait bien, puisque père venait manger tous les soirs et qu'il oubliait de nous laisser l'argent de sa paye pour acheter le fricot du lendemain.
—Pauvre mignonne!
—Ce que j'ai fait, bien d'autres le font aujourd'hui, bien d'autres le feront demain. Quand on mange, en travaillant, on est heureux. Le malheur est qu'on n'a pas toujours d'ouvrage.
—Et votre père?
—Père était bon ouvrier et pas buveur quand il vint à Paris avec maman. Puis, un jour, on le mena au poste parce que, en passant, il avait touché le coude d'un sergot. Ça, voyez-vous, ça lui donna la haine du gouvernement. Il se mit à fréquenter les marchands de vin, à faire de la politique. Quand il me prenait sur ses genoux, il disait de grandes phrases, me promettait des bagues, des bracelets, m'annonçait que je serais habillée, plus tard, comme une fille de riche. Maman lui faisait de grands yeux sévères quand il nous proposait de partager avec ceux qui ont tout l'argent. Il me faisait peur, un peu, mais il n'était pas méchant et obéissait de suite quand mère l'envoyait se coucher.
Père fut tué par l'explosion d'une chaudière de son usine. On nous donna quatre cents francs. Ce n'était pas beaucoup, mais maman avait trop peur de la justice pour faire un procès au patron.
Peu après, mère tomba malade à la suite d'un chaud et froid. J'avais beau me lever matin, je n'arrivais pas à gagner assez d'argent pour la soigner comme j'aurais voulu. A la mairie, on nous donna des bons de pain… Des bons de pain, ce n'était pas suffisant pour guérir maman.
Elle mourut juste au moment où on allait la porter à l'hôpital.
L'hôpital! Elle en avait si grand'peur que cela a peut-être hâté sa fin. Voyez-vous, mademoiselle, il n'y a que les Parisiens qui demandent à aller à l'hôpital. Les ouvriers venus de province n'aiment pas à mourir avec les carabins!