Assises toute une journée sous ce carré de bleu, le printemps venu, pendant que les hommes travaillaient à l'atelier, elles se contaient les propos de la fruitière du coin, se plaignaient du renchérissement des oignons, cherchaient des amants aux petites filles sages, commentaient les jeux d'ombres chinoises aperçus, la veille, sur les rideaux d'en face, se faisaient des confidences, épiaient leurs visages, tissaient des cancans à l'aune.
Les doigts peu agiles, mais la langue alerte, elles faisaient mine de ravauder des chemisettes d'enfant ou des culottes d'hommes qui servaient de prétexte à de fades plaisanteries, tous les jours répétées, et, la besogne interrompue, lampaient du café noir en de grands bols déposés sur les marches de l'escalier, à l'abri des coups de pied de leurs «petits».
Les locataires du sixième étage fournissaient des thèmes inépuisables à leurs cancans.
Sur le carré habitaient deux femmes qui n'assistaient jamais aux parlottes de l'après-midi et évitaient même d'aller faire leur provision d'eau tant que les commères siégeaient sous le vasistas.
L'une, vêtue en petite bourgeoise, d'un peignoir coquet, piquait à la machine des jerseys pour le grand magasin: La Baigneuse.
L'autre, habillée d'étoffes lâches pour dissimuler sa grossesse, créait des fleurs artificielles en un labeur continu, acharné, qui ocrait de plus en plus son visage amaigri par une maternité prochaine.
La petite couturière n'avait pas d'amant. La fleuriste recevait les visites presque quotidiennes d'un jeune homme, vêtu comme un étudiant, qui montait les six étages d'un air ennuyé et donnait un simple bonjour à l'ancienne petite amie devenue inutile et presque gênante.
Les commères reprochaient leur «fierté», leur hypocrisie aux deux silencieuses et ne se gênaient pas pour crier des plaisanteries obscènes derrière les portes minces. Elles engageaient le Bel-Adolphe, le garçon épicier qui rentrait chez lui, tous les soirs à dix heures sonnant, à aller demander du feu à sa voisine, la petite couturière, et escomptaient déjà la défaite de la Sainte-Nitouche.
L'Embaumée trouvait grâce devant ce terrible aréopage de langues féminines, parce qu'elle ne gagnait sa chambre qu'à nuit tombée, à l'heure où les hommes rudoyaient ou cognaient les ménagères attardées, changeant les rires de l'après-midi en des pleurnicheries nerveuses qui ameutaient les voisins sur les seuils des mansardes. Elle était la «boscotte», l'être insignifiant qui n'excite ni l'envie ni la pitié, mais qui reçoit son paquet au hasard des conversations.
Le personnage important du sixième étage, celui dont la vie privée occupait le plus souvent les langues en mal de racontars, était un grand garçon de vingt-deux ans, brun, barbe en coin, qui sortait de sa mansarde, régulièrement, à deux heures de l'après-midi, drapé en un manteau noir, chaussé d'escarpins vernis, coiffé d'un feutre à la mousquetaire. On savait qu'il écrivait dans les journaux. Par l'huis entr'ouvert de son logis, on avait pu inventorier son mobilier: un lit de sangle, deux chaises, une malle, des livres jetés en tas.