«En fermant les yeux, le soir, sur mon oreiller, je me figure déjà être à côté de toi, te sentir tout de ton long contre moi, jusqu'aux pieds; et ça fait si drôle, je ne sais plus si tu es loin ou si tu n'es pas là, réellement vivant en moi, dans une sorte de rêve continu, tout brûlant… Embrasse-moi! Remplis tout mon grand lit blanc de tes baisers!

«Pourquoi ne m'as-tu pas emmenée? Pourquoi m'as-tu laissée comme une pauvre abandonnée dans ce grand Paris si méchant, si hostile aux simples de cœur? Je serais partie avec toi, nous aurions été si forts ensemble! Il y a des pays où les hommes savent encore vivre comme des hommes et où les sauvages sont les vrais civilisés… Nous aurions été dans ces pays de liberté et d'amour…

«Moi, je voudrais t'emporter bien loin de tout et de tous, comme mon trésor… Je voudrais, comme un cher petit adoré, te faire reposer à l'ombre de grands arbres, sous un ciel tout bleu et sans hiver, et te regarder dormir, sans rien te demander pour moi,—seulement te sentir, toi, être bien, bien tout à fait,—et te dire merci.

«Prends-moi dans tes bras et embrasse-moi; je t'aime.»

Simone écrivait avec une rapidité fébrile; elle pouvait à peine suivre le flux de ses pensées qui, trop longtemps contenues, débordaient en un ruisseau d'amour.

L'Embaumée l'interrompit en revenant avec Mme Blondon, une ex-jolie femme, bien en chair, parlant haut, vêtue de noir, les brides de velours de sa capote attachées sous son menton en un gros nœud qui l'obligeait à dresser la tête.

Mme Blondon avait quarante-cinq ans, des yeux jaunes qu'elle savait rendre très doux, ou très sévères, un nez bien campé sur deux grosses joues ravagées par la poudre de riz, une bouche sans cesse entr'ouverte pour l'exhibition de petites dents triangulaires et d'un bout de langue toujours en mouvement.

Ses vêtements n'étaient point de coupe élégante, destinés à endiguer les chairs plutôt qu'à parer la femme.

Étalée sur la chaise que lui avait présentée Simone, les deux mains jointes sur le ventre, elle se mit à parler très vite:

—C'est du travail que vous voulez, mes enfants? J'en ai. Là! Êtes-vous contentes? J'en ai, mais pas beaucoup. Ce n'est pas encore la saison d'été et les vêtements d'hiver ne se vendent plus. Voilà trois jours que je vais au Grand-Marché sans obtenir seulement une douzaine de corsages. Ah! ça ne va pas! ça ne va pas! On me donne toujours la préférence au Grand-Marché. Ce que je livre est si soigné!