Toutes les ouvrières de Jabson ont un jeton de cuivre portant un numéro d'ordre qu'elles doivent déposer, le matin, dans une cassette accrochée près de la porte d'entrée. A neuf heures sonnant, le garçon de bureau enlève la boîte et les retardataires payent une amende de vingt-cinq ou de cinquante centimes selon l'importance de leur inexactitude.

—Voilà le défilé achevé, dit Simone.

—Non, les tailleurs pour dames, genre anglais ne sont pas encore arrivés. Puis restent encore les amoureuses.

Les ouvriers tailleurs pénétrèrent à leur tour, un à un, dans la boutique, vêtus de costumes à la mode, lourds, bossus ou dejetés par les postures gehenneuses de leur profession.

—Tenez, voilà enfin les amoureuses. Toujours en retard les amoureuses…

Des couples survenaient, les lèvres rouges des baisers échangés au petit bonheur de la marche, les yeux alanguis, les bras enlacés. Elles voulaient fuir, espérant ne pas «attraper d'amende». Eux, les retenaient un peu et elles n'osaient pas dégager leurs menottes, caressées au cou par les choses qu'ils disaient si près de l'oreille. Elles prenaient les plis de leur jupe d'une main et couraient… Eux les rappelaient d'un mot bref et elles s'arrêtaient, les attendant. Puis, à la porte de l'atelier, ils leur prenaient les mains. «A ce soir!.—A ce soir!»

Ah! les amoureuses! Mlle Berthe les reconnaissait toutes au passage: la petite Antoinette, si blonde, les yeux levés sur la belle barbe brune de son jeune amoureux, secrétaire d'un commissaire de police; Jenny, très pâle et serrant le bras de l'étudiant en médecine qui la regardait tristement; Marthe, grasse et bébête, suspendue au bras de son grand commis de magasin; Mary, l'ancien mannequin, qui avait pris pour amant un bookmaker aussi haut que son pari de courses.

L'année précédente tous ces hommes se cachaient derrière les pilastres, se faisaient éconduire, puis obtenaient le droit d'accompagner, le droit de presser la main, le droit de baiser la joue. Aujourd'hui, ils avaient tout pris et avaient gardé le droit de rompre.

—Bonjour, ma grande Maria!

—Bonjour, Berthe!