Le palais chatouillé par les picotements du petit verre de marc, les yeux clignotants, le ventre lourd de mangeaille, ils bégayaient des plaisanteries, essayaient des attitudes de pacha bon garçon, souriaient, léchaient leurs babines engluées d'alcool. Ils feignaient de ne pas entendre les rires lâchés comme des feux de peloton au signal donné par quelque intrépide vieille fille aguerrie dans cette lutte perpétuelle du mâle contre la femelle. Ils s'attardaient en leurs rêves, puis, la montre consultée, hélaient le garçon, laissant deux sous sur l'ardoise où figurait l'addition recommandant de «garder la place, la bonne place» pour le lendemain.

Ils s'en allaient, un à un, sans hâte, comme à regret, se retournaient sur le seuil de la porte, pour sourire à la jolie fille désirée dans la tiédeur calme de la digestion, dans l'Olympe à nuées grises machiné par les spirales de la fumée.

Le monsieur bien peigné resta seul, la nuque posée sur le dossier de sa chaise, les yeux fixés sur Simone en une insistance provocante.

La fille de M. Gosselet, le geste embarrassé, le regard levé vers le plafond, puis baissé sur son assiette, supporta d'abord assez vaillamment l'inspection de l'inconnu.

Mlle Léonie lui expliquait quelle était la clientèle de Jabson, et elle feignait d'écouter. Soudain, un sang chaud lui colora les joues, elle jeta sa serviette sur la banquette, repoussa son assiette et fixa l'homme d'un air de défi.

Le monsieur bien peigné murmura très calme, sans changer de position:

—Pas mal!

—Monsieur, je ne vous connais pas, mais vous me semblez être fort mal élevé.

—Vous ne me connaissez pas: c'est ce que je regrette. Je serais trop heureux si vous me connaissiez.

—Monsieur, vous voulez m'obliger à abandonner la place.