Et avec des gestes solennels de grand-prêtre, le couturier à la mode ajusta le corsage de Jo Palmer, l'annota, le corrigea, jusqu'à ce qu'il allât «comme un gant».
La chanteuse continuait de rire, de plaisanter pendant cette opération exécutée au milieu d'un silence religieux. Elle disait à Jabson qu'il avait la main si légère, si délicate, le toucher si habile et si savant, que c'était un plaisir dont il n'avait pas idée que de se faire manipuler par lui.
Il sourit et répondit, avec une de ces belles révérences dont il avait la spécialité:
—Oh! mademoiselle… J'opère comme un médecin…
—Jabson, couturier-médecin! Quel titre à prendre, mon cher! Et quelle réclame à faire là-dessus!…
Jo Palmer parlait, parlait, tandis que Jabson, toujours très grave, achevait son travail d'auscultation et d'ajustage en faisant courir comme sur un clavier ses grands doigts minces et polis, le long de la taille de la chanteuse.
Trop fatiguée pour gagner sa chambre à pied, Simone, à la sortie de l'atelier, longea la rue de Rivoli jusqu'au Châtelet, et attendit le tramway de Montrouge.
Elle monta dans une voiture où des fillettes sommeillaient, exsangues et frêles, la tête posée sur une épaule amie. L'usine, l'atelier les avaient façonnées, peu à peu, en cadavres, les avaient préparées, de jour en jour, pour la terre grasse des cimetières de banlieue.
Malgré la lassitude de leur chair, elles levaient vers le visage de l'homme aimé leurs yeux souriants, doux dans l'ombre des paupières meurtries. Elles semblaient avoir hâte d'user leur machine humaine pour arriver vite au repos.
Ses doigts effleurant dans sa poche le jeton de cuivre qu'on lui avait délivré chez Jabson, Simone songea qu'elle avait pris place dans le grand régiment des pauvres, des humbles et des sacrifiées.