Puis elle raconte sa première grossesse de gueuse abandonnée par l'homme, les longues stations faites sur les bancs des boulevards extérieurs, les «faiblesses» qui lui «coupaient les jambes» quand elle montait à son sixième étage, la délivrance terrible en un hôpital d'autrefois. Elle ajoute:
—Aujourd'hui, les riches aident les malheureuses quand elles vont faire leurs petits. Ils ont besoin de beaucoup d'enfants pour leurs usines et aussi pour les choses de la guerre. Quand ils ont vu que les pauvres filles tuaient leurs enfants pour les sauver de la faim et des autres misères, ils ont vite construit de belles salles où les mères trouvent ce qu'il faut. Ils ont peur que le pauvre monde se détruise. Ils seraient bien embarrassés s'ils restaient seuls sur la terre.
Simone songe pour la première lois aux précautions matérielles que va lui imposer la maternité, à la visite qu'elle devra faire pour choisir la femme diplômée, patentée, qui préparera sa délivrance. Elle se réfugie en sa chambre, inquiète, ne sachant à qui demander conseil. Brusquement, elle ouvre la porte de la salle à manger où le jeune ingénieur dessine ses machines et dit, détournant les yeux:
—Si nous écrivions à l'Embaumée?
Lui, surpris:
—Mais pourquoi faire?
—Pour la voir, pour qu'elle vienne dîner avec nous. Nous lui devons bien ça. Nous avons été si égoïstes!
André avoue:
—Egoïstes comme des amoureux. C'est vrai!
Et ils se regardent, souriants, n'osent s'avouer que s'ils font appel à l'amitié de la petite bossue c'est qu'ils ont besoin de la faiseuse de sourires.