«… A une heure, je brode ou couds des petites brassières pour les bébé de pauvres, puis vais pleurer à une nouvel office chanté sur trois notes lugubres. J'écris ensuite à ma mère que je m'ennuie… m'ennuie… et j'assiste à l'office de cinq heures. Toujours les trois notes, les trois notes, les trois notes…

—C'est moins compliqué que Rêves du matin!

—Méchante, taisez-vous!… Puis souper, puis promenade, ou travail, puis nouveau et dernier office, celui du soir, égayé des trois notes désespérées… Alors commence le grand silence ordonné par les règles de saint François de Sales, silence si absolu que les pauvres sœurs malades ne demandent que par gestes ce dont elles ont besoin. Je n'entends dans les cellules voisines de ma chambre que les coups de discipline dont se punissent les sœurs tentées.

—Tentées par qui?

—Tentées par quelque souvenir du monde qu'elles ont fui. Elles se flagellent aussi pour des causes beaucoup plus futiles, pour avoir, par exemple, prêté trop d'attention aux broderies qui ornent le voile du sanctuaire. Alors je ferme les yeux, car je suis, moi, une grande coupable et je dis, tremblante, ma prière du soir.

—Vous n'avez jamais eu la pensée d'entrer en religion, ma pauvre amie?

—Non, jamais! Je suis trop jeune pour ne pas aimer le monde. J'avoue cependant que les lectures à haute voix pendant les heures de travail de la communauté m'ont souvent fait envier la félicité des âmes qui ne vivent qu'en Dieu. Hier encore, sœur Jeanne-Adèle m'a beaucoup émue en déclamant d'une voix mal assurée la Vie de Anne-Madeleine de Rémuzat, une des saintes glorieuses de l'ordre de la Visitation. Les grosses chemises de coton, serrées au cou par un nœud coulant comme des sacs de meunier, que portent les bonnes sœurs, me feraient regretter mes chemisettes de jeune fille. Puis, sous le voile blanc des novices passerait toujours quelque boucle blonde de mes cheveux indisciplinés. En outre, il me serait fort désagréable de ne plus voir mère qu'au parloir. Je l'aime bien, mère, malgré tout.

—Votre mère vous rend visite souvent?

—Tous les jours. Elle attend ma soumission pour m'emmener chez nous et me consoler de tous mes ennuis. Ses visites me font mal. Le parloir est si triste! Ceux du monde attendent dans une petite pièce cirée, meublée de chaises alignées avec tant de soin qu'elles semblent scellées à la muraille. Devant chaque chaise, un carré de tapisserie à fleurs passées. La sœur mandée par un vivant arrive escortée de sœur Écoute! Ah! Ah! Ah!

—Pourquoi ce rire?