Angelotti.—Depuis un an?
Mario.—J'aurais mauvaise grâce à ne pas vous dire la vérité!... J'y suis resté surtout...
Angelotti, souriant.—Pour une femme?
Mario.—Eh! oui.
Angelotti.—Toujours!
Mario.—Connaissez-vous la Tosca?
Angelotti.—Floria Tosca? La cantatrice?
Mario.—Oui!
Angelotti.—De renommée seulement... C'est elle?
Mario.—C'est elle!... L'artiste est incomparable; mais la femme... Ah! la femme!... Et cette créature exquise a été ramassée dans les champs, à l'état sauvage, gardant les chèvres. Les bénédictines de Vérone, qui l'avaient recueillie par charité, ne lui avaient guère appris qu'à lire et prier; mais elle est de celles qui ont vite fait de deviner ce qu'elles ignorent. Son premier maître de musique fut l'organiste du couvent. Elle profita si bien de ses leçons qu'à seize ans elle avait déjà sa petite célébrité. On venait l'entendre aux jours de fête. Cimarosa, amené là par un ami, se mit en tête de la disputer à Dieu, et de lui faire chanter l'opéra. Mais les bénédictines ne voulaient pas la céder au diable. Ce fut un beau combat. Cimarosa conspirait; le couvent intriguait. Tout Rome prit parti pour ou contre, tant que le défunt pape dut intervenir. Il se fit présenter la jeune fille, l'entendit et, charmé, lui dit en lui tapant sur la joue: «Allez en liberté, ma fille, vous attendrirez tous les cœurs, comme le mien, vous ferez verser de douces larmes; et c'est encore une façon de prier Dieu.» Quatre ans après elle débutait triomphalement dans la Nina et, depuis, à la Scala, à San-Carlo, à la Fenice, partout il n'y a qu'elle. Quant à notre liaison, elle a été improvisée ici à l'Argentina où elle chante en ce moment. Une de ces rencontres où l'on se sent à première vue l'un pour l'autre, l'un à l'autre, où deux êtres se reconnaissent sans s'être jamais vus;—c'est lui!—c'est elle!—Et tout est dit.