«En effet, vers dix heures, je n'étais plus qu'à un mille environ de chez moi. Quoiqu'il n'y eût pas de lune et que le ciel fût assez sombre pour empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais cependant distinguer l'îlot qui se détachait du fleuve comme une tache noirâtre sur une plaque d'acier bruni.
«Je suivais alors la rive gauche d'assez près, afin d'éviter le courant des eaux profondes. Je ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce côté-là, à quelques arpents devant moi, à cause des sinuosités de la berge.
«Soudain, en doublant une pointe, je vis briller une lumière dans un endroit bien connu, au fond d'une petite baie où se déchargeait le bras de rivière déjà décrit.
«—C'est là! me dis-je, tandis qu'une émotion bizarre tenait mon aviron immobile. Et, pendant plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur ce point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurité! Un sentiment d'angoisse indéfinissable me serrait la gorge, quelque chose comme un pressentiment mystérieux, comme l'appréhension d'un malheur!
«L'image de Louise, de ma Louise adorée que je n'avais pas vue depuis deux jours, se présenta à mon esprit troublé, et cette évocation me causa une impression étrange. Je la revis, comme en cette soirée fatale et heureuse où je la sauvai de la mort, lutter contre les vagues qui s'ouvraient pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'était celui de Lapierre qui l'arrachait au gouffre béant. Et Lapierre me saluait d'un geste moqueur, puis filait rapidement dans son canot, sur le fleuve tourmenté, en me jetant un éclat de rire sardonique!...
«Cette dernière image me secoua comme un cauchemar, et, plongeant énergiquement mon aviron dans l'eau, je fis voler mon canot dans la direction de la baie.
«Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi ma route?
«Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais poussé invinciblement vers la petite lumière; elle m'attirait comme un puissant aimant; elle m'aspirait comme le terrible maelstrom des côtes de Norvège.
«Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais à peine distinguer à vingt pas en avant de la pince de mon canot. Je filais toujours quand même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait à vue d'oeil. Comme s'il se fût agi d'une reconnaissance en pays ennemi, je plongeais en silence mon aviron dans l'eau tranquille, ne la laissant même pas toucher le rebord de l'embarcation.
—Tout à coup, une obscurité plus profonde se fit à quelques pas de moi, et mon canot s'engagea doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes en les frôlant, puis s'arrêta.