Kingston et Kentucky

Després s'arrêta, un instant à cette phase de son récit.

Sa physionomie, jusque là grave et triste, se revêtit soudain d'une expression de haine impossible à rendre; sa prunelle s'alluma d'un feu sombre, comme si quelque horrible souvenir venait de passer devant ses yeux, et il reprit d'un ton farouche:

«J'achève, messieurs, et je serai bref dans ce qui me reste à dire.

«Je remontai donc le Richelieu pendant le reste de la nuit, me dirigeant vers la frontière. A la pointe du jour, je me trouvais tout au plus à quatre ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c'est-à-dire de la liberté, du salut. Mais j'étais exténué, je n'en pouvais plus; mes mains, gonflées outre mesure par le maniement de l'aviron, refusaient absolument le service...

«Je dus m'arrêter pour prendre quelque repos.

«Je me trouvais alors en face d'un grand bois de sapins et de bouleaux. J'y cachai mon canot et, m'étendant tout auprès, je m'endormis d'un profond sommeil.

«Quand je m'éveillai, le soleil était haut et je jugeai que j'avais dû dormir plusieurs heures.

«Pour réparer autant que possible cette grave imprudence, je me hâtais de remettre mon embarcation à l'eau, lorsque de grands cris s'élevèrent des deux côtés de la rive et je fus enveloppé par une dizaine d'hommes qui bondirent sur moi et m'arrêtèrent.

«Parmi ces hommes était Lapierre; Lapierre que je croyais avoir tué et que je retrouvais plein de vie, ayant reçu tout au plus une blessure légère, à en juger par un de ses bras, qu'il portait en écharpe.