—Pour un an... Le jury m'avait fortement recommandé à la clémence de la cour.

—Hélas! pauvre ami... mais la sentence ne fut pas...

—J'ai fait mon temps! j'ai porté, comme me l'avait prédit Lapierre, la casaque du forçat; pendant douze longs mois, j'ai vécu cote à côte avec les meurtriers, les voleurs et les faussaires; travaillant sous le fouet des gardiens, mangeant à la gamelle du galérien!

—Oh! ces douze mois, mes amis, ils m'ont vieilli de douze ans et ont amassé bien du fiel dans mon coeur!... Et qui pourrait dire combien de sombres pensées de vengeance m'ont agité à l'ombre de ces murs lugubres du pénitencier de Kingston!

«Enfin, ils passèrent, et je pus respirer de nouveau le grand air de la liberté.

«Mais je n'étais déjà plus l'adolescent joyeux à qui l'avenir sourit. Mon âme avait bu à la source d'amertume et s'en était imprégnée. La blessure que l'on venait de faire à mon honneur et à mes sentiments les plus intimes me brûlait comme un fer rouge.

«Je résolus de quitter le Canada et d'aller chercher dans le fracas de la guerre américaine, sinon l'oubli, du moins un adoucissement à mes tortures morales et une sorte de réhabilitation vis-à-vis de moi-même.

«Une autre raison—et celle-là bien plus impérieuse—me poussa à cette détermination.

«En arrivant chez mon père, j'appris que la famille de Louise s'était éloignée de la paroisse, où les calomnies de Lapierre lui avaient fait une position intenable, et que le mécréant, après s'être ainsi vengé d'un échec matrimonial, avait gagné les États-Unis. Or, telle était ma haine contre ce scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à face et de me venger de ses infamies aurait été plus que suffisant pour me faire abandonner famille et patrie.

«Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et je m'engageai dans une armée de fédéraux qui opérait alors dans le Kentucky et faisait face au général Beauregard.