Bref, la Folie-Privat était devenue le rendez-vous de tout ce qu'il y avait à Québec d'élégant et de fashionable.

Rien de surprenant à cela.

Madame Privat, veuve d'un planteur de la Nouvelle-Orléans et riche à faire peur, dépensait fort largement, dans la vieille capitale canadienne, ses immenses revenues. D'habitude, la richesse suffit à tout et allonge démesurément la queue de ses connaissances. Mais soyons juste dans le cas présent, le vil métal n'était pas la seule raison de l'engouement général; Madame Privat, bien que mariée en Louisiane, était, originaire de Québec, où sa famille avait des relations fort étendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un si grand nombre d'amis suivaient avec empressement son char doré.

C'était une femme d'environ quarante ans, portant d'une façon très-évidente les vestiges d'une opulente beauté. Blonde, blanche, rondelette, elle pouvait encore tirer l'oeil à plus d'un célibataire; quand elle n'eût pas eu, pour exciter les convoitises matrimoniales, l'appât de ses superbes rentes. Son séjour à la Nouvelle-Orléans, sous le brûlant soleil du golfe mexicain, avait donné à sa peau fine et satinée cette teinte demi-dorée qui empourpre le firmament, à certains couchers du soleil. Cela ajoutait du piquant à sa mobile physionomie, en la voilant imperceptiblement, comme le fait une gaze quasi-impalpable recouvrant une figurine de cire. Petite de taille, alerte, vive, toujours parlant, toujours riant, altérée de mouvement, de bruit, de plaisir... c'était bien la femme créée et mise au monde pour gaspiller royalement une fortune comme la sienne.

Madame Privat n'avait que deux enfants: Edmond et Laure.

Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis l'arrivée de la famille à Québec, il étudiait le droit à l'Université Laval. C'était un grand jeune homme à la mine éveillée, au teint blond et aux yeux bleus, le portrait vivant de sa mère, dont il reproduisait, du reste, le type au moral. C'était bien, avec cela, le plus joyeux garçon d'Amérique et le meilleur coeur qu'il fût possible de souhaiter. Sa mère en raffolait et tout le monde l'aimait.

Laure, plus jeune de deux ans, était bien différente au physique et au moral. Elle reproduisait dans toute sa splendeur le type créole de son père, dont les exagérations tropicales étaient mitigées par le sang des climats du nord, qu'elle tenait de sa mère.

De taille moyenne, mais d'une cambrure admirable, elle avait de ces mouvements félins et moelleux, qui sont d'une grâce irrésistible, quand ils sont naturels. Les cheveux d'un noir chatoyant se relevaient d'eux-mêmes sur le front et les tempes, pour s'épanouir en un fouillis de coquettes volutes, qui n'auraient certainement pu imiter le plus habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau de cheveux bouclés s'arrondissait doucement un front lisse comme une lame d'ivoire, au bas duquel s'estompaient en vigueur de grands sourcils noirs du dessin le plus habile. Les yeux étaient grands, largement fendus, d'un brun velouté, comme les longs cils qui les surmontaient, et susceptibles d'exprimer tour à tour les sentiments de l'âme les plus opposés: douceur, colère, molle langueur, brûlante énergie. Une petite bouche, aux lèvres rouges comme certains coraux, se dessinait gracieusement sur des dents courtes et d'une blancheur éclatante...

Ajoutez à tous ces charmes un nez grec, aux narines mobiles; couvrez le tout d'une peau d'un blanc mat, animée sur les joues par une imperceptible carnation... et dites avec nous que cette tête de jeune fille était tout simplement ravissante.

En effet, Laure passait à Québec pour un prodige de beauté, et tout le monde était d'accord sur ce point. Tout au plus, les envieuses pouvaient-elles hasarder que cette beauté avait quelque chose de hautain qui paralysait l'admiration.