L'honnête garçon agissait-il ainsi par timidité?... on bien le misérable suborneur de jeunes filles craignait-il de laisser, lire, par ces fenêtres grandes ouvertes de son âme, les noires machinations qui s'y tramaient?...

Peut-être!

Dans tous les cas, ce tic singulier donnait à notre nouvel Adonis un petit air faux et un certain cachet d'hypocrisie qui déparaient bien un peu les grâces séduisantes de ses autres traits... Mais, comme on ne rencontre guère d'homme parfait et que, d'ailleurs, le défaut dont il est question résidait plutôt dans l'expression du regard que dans le regard lui-même, Lapierre n'en passait pas moins pour un des plus beaux hommes de Québec, aux yeux des juges féminins. Et plus d'une de ces dames, qu'un secret dépit rendait accommodante, ne se gênait pas pour dire que la riche demoiselle Privat faisait, en somme, un excellent mariage, puisqu'elle payait avec du vil métal aisément acquis tant de grâce et tant de perfection...

Madame Privat—il faut bien le dire—paraissait être un peu de cette opinion; mais sa fille envisageait probablement la chose, à un point de vue plus élevé et moins spéculatif, car il était de toute évidence qu'elle ne partageait pas l'engouement général à l'égard de son futur époux. Calme et presque insouciante, elle voyait arriver sans trouble comme sans impatience le jour solennel où elle associerait à jamais sa vie à celle du brillant jeune homme qui faisait tourner tant de têtes. Plus que cela, les gens sérieux de son entourage—ses vrais amis, ceux-là,—remarquaient avec étonnement qu'à rencontre de bien des jeunes filles en pareil cas, Laure devenait de plus en plus bizarre, se drapait de plus en plus dans sa sombre mélancolie, à mesure qu'approchait le jour fatal...

A leurs yeux, cette belle Jeune fille gardait dans son coeur quelque secret terrible et, plutôt que de le dévoiler, marchait stoïquement à l'autel, comme d'autres marchent au sacrifice.

Mais ses amis clairvoyants—en bien petit nombre, du reste—se gardaient bien de laisser paraître au dehors cette pénible impression et se contentaient de conjecturer in petto.

Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat, pour se renseigner exactement sur ce qui se passait dans le coeur de sa jeune fille, eût d'abord un soupçon, puis, guidée par cet indice un peu vague, que son instinct maternel, doublé d'une observation attentive, la mît sur la piste de la vérité...

Malheureusement, l'excellente femme, comme nous l'avons dit, n'était rien moins qu'observatrice; et, d'ailleurs, sa légèreté naturelle ne lui avait pas permis de s'arrêter longtemps sur les réflexions qu'avaient fait naître chez elle les récentes étrangetés du caractère de sa fille.

Il ne faut pas croire que cette insoucieuse légèreté masquait un mauvais coeur et que les délices d'une vie opulente avaient étouffé, chez Mme Privat, les sentiments sacrés de la maternité.

Ce serait là une étrange erreur.