—Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et des circonstances qui ont accompagné sa mort, répondit lentement, le jeune étudiant, qui fixa sur son interlocuteur un regard hautain.

Celui-là hésita dix secondes—le temps de composer sa physionomie et de lui donner un air de profonde componction—puis il accoucha de la phrase suivante:

—Hélas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop familier, car il est toujours présent dans mon coeur, avec ses sanglantes péripéties. Bien des mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse, et pourtant, j'ai toujours sous les yeux la pâle et héroïque figure du colonel, au moment où il rendait le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de ces choses que l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta Lapierre, en rendant à Champfort son regard hautain.

—Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons particulières pour se souvenir, grommela Champfort, exaspéré par l'impudence et le sang-froid de Lapierre.

—Qu'est-ce à dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur, en pâlissant. Auriez-vous, par hasard, quelque arrière-pensée relativement aux circonstances que je vous rappelle?

Champfort eut une horrible démangeaison—celle de démasquer immédiatement le fourbe; mais une seconde de réflexion lui fit voir qu'il compromettait irrémédiablement sa cause en agissant avec trop de précipitation, et surtout en n'attendant pas, pour frapper un grand coup, le concours de son ami Després. D'ailleurs la figure irritée de sa tante le ramena vite au sentiment de la prudence.

Faisant donc une prompte retraite et comprimant sa colère, il répondit en s'efforçant de sourire:

—Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez comme un cheval de guerre qui entend le clairon. Je n'ai pas la moindre arrière-pensée malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement dire que l'amitié qui vous unissait à mon oncle le colonel était une raison insuffisante pour que sa mort reste éternellement gravée dans votre mémoire.

La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de Lapierre reprit à peu près sa placidité ordinaire. Seule, Laure demeura le sourcil froncé et son regard se tourna lentement vers son cousin, comme pour lui reprocher sa reculade.

Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et en comprit-il la signification?