DEUX COMPÈRES
La goélette courait, bâbord amures, vers la côte, pendant qu'à droite défilait rapidement le littoral tourmenté de Terreneuve.
Bien qu'à une dizaine de milles de distance, la ligne boisée des pointes et des baies, les saillies des caps, les taches sombres des forêts se dessinaient successivement, et avec une grande netteté, sur l'horizon de l'est, à mesure qu'on avançait vers le nord.
Il était sept heures du soir.
Thomas Noël, enveloppé d'un imperméable de grosse toile huilée et coiffé d'un chapeau également à l'épreuve de l'eau, tenait la barre.
A ses côtés, la pipe aux lèvres et le regard obstinément fixé sur la côte nord, un jeune homme, à l'air renfrogné et dur, était debout, gardant son équilibre en dépit de la houle, par un simple mouvement des reins.
Ce garçon-là devait avoir le pied marin, car cette houle, très haute et rencontrée de biais, faisait rouler le petit vaisseau comme un simple bouchon do liège.
Mais, soit habitude, soit préoccupation, le personnage en question semblait aussi à son aise sur ce pont mouvant que sur le plancher des vaches,—comme les marins appellent dédaigneusement la terre ferme.
C'était,—on l'a deviné,—Gaspard Labarou.
Les deux compères, revenaient d'une courte excursion de pêche le long du littoral français,—french shore—, de Terreneuve; et, après avoir préparé temporairement leur poisson, ils se hâtaient de regagner Kécarpoui pour l'encaquer définitivement.