Quelquefois cette goélette avait à son bord un missionnaire, chargé des intérêts spirituels de cette, vaste étendue de pays.

Et cette visite bisannuelle, impatiemment attendue, constituait tout le commerce qu'avait avec le reste de l'humanité la petite, colonie de Kécarpoui.

Car c'était sur la rive droite de la rivière Kécarpoui, à son embouchure même dans le fond de la baie du même nom, que la famille Labarou avait assis son établissement.

Cela remontait à 1840.

Un soir de cette année-là, en juillet, une barque de pêche lourdement chargée abordait sur cette plage.

Elle portait les Labarou et tout ce qu'ils possédaient: articles de ménage, provisions et agrès.

Le père,—un Français des îles Miquelon,—fuyait la justice de la colonie lancée à ses trousses pour le meurtre d'un camarade, commis dans une de ces rixes si fréquentes entre pêcheurs et matelots, lorsqu'ils arrosent trop largement le plaisir qu'ils éprouvent de se retrouver sur le plancher des vaches.

Il s'était dit avec raison que le diable lui-même n'oserait pas l'aller chercher au fond de ces fiords bizarrement découpés qui dentellent le littoral du Labrador.

Le fait est que les hasards de sa fuite précipitée avaient merveilleusement servi Labarou.

Rien de plus étrange d'aspect, de plus sauvage à l'oeil que l'estuaire de cette baie de Kécarpoui, à l'endroit où la rivière vient y mêler ses eaux; rien de plus caché à tous les regards que cette plage sablonneuse où la barque des fugitifs de Miquelon venait enfin de heurter de son étrave une terre indépendante de la justice française!