La belle nuit, me disait-elle! les beaux lieux! Il y a huit ans que je les avais quittés; mais ils n'ont rien perdu de leur charme; ils viennent de reprendre pour moi tous ceux de la nouveauté; nous n'oublierons jamais ce cabinet, n'est-il pas vrai? Le château en recèle un plus charmant encore; mais on ne peut rien vous montrer: vous êtes comme un enfant qui veut toucher à tout, et qui brise tout ce qu'il touche.—Un mouvement de curiosité, qui me surprit moi-même, me fit promettre de n'être que ce que l'on voudrait. Je protestai que j'étais devenu bien raisonnable. On changea de propos. Cette nuit, dit-elle, me paraîtrait complètement agréable, si je ne me faisais un reproche. Je suis fâchée, vraiment fâchée, de ce que je vous ai dit de la Comtesse. Ce n'est pas que je veuille me plaindre de vous. La nouveauté pique. Vous m'avez trouvée aimable, et j'aime à croire que vous étiez de bonne foi; mais l'empire de l'habitude est si long à détruire, que je sens moi-même que je n'ai pas ce qu'il faut pour en venir à bout. J'ai d'ailleurs épuisé tout ce que le cœur a de ressources pour enchaîner. Que pourriez-vous espérer maintenant près de moi? Que pourriez-vous désirer? Et que devient-on avec une femme, sans le désir et l'espérance! Je vous ai tout prodigué: à peine peut-être me pardonnerez-vous un jour des plaisirs qui, après le moment de l'ivresse, vous abandonnent à la sévérité des réflexions. A propos, dites-moi donc, comment avez-vous trouvé mon mari? Assez maussade, n'est-il pas vrai? Le régime n'est point aimable. Je ne crois pas qu'il vous ait vu de sang-froid. Notre amitié lui deviendrait suspecte. Il faudra ne pas prolonger ce premier voyage: il prendrait de l'humeur. Dès qu'il viendra du monde (et sans doute il en viendra)… D'ailleurs vous avez aussi vos ménagements à garder… Vous vous souvenez de l'air de Monsieur, hier en nous quittant?… Elle vit l'impression que me faisaient ces dernières paroles, et ajouta tout de suite: «Il était plus gai lorsqu'il fit arranger avec tant de recherche le cabinet dont je vous parlais tout à l'heure. C'était avant mon mariage. Il tient à mon appartement. Il n'a jamais été pour moi qu'un témoignage… des ressources artificielles dont M. de T… avait besoin pour fortifier son sentiment, et du peu de ressort que je donnais à son âme.»

C'est ainsi que, par intervalle, elle excitait ma curiosité sur ce cabinet. Il tient à votre appartement, lui dis-je; quel plaisir d'y venger vos attraits offensés! de leur y restituer les vols qu'on leur a faits! On trouva ceci d'un meilleur ton. Ah! lui dis-je, si j'étais choisi pour être le héros de cette vengeance, si le goût du moment pouvait faire oublier et réparer les langueurs de l'habitude…«—Si vous me promettiez d'être sage, dit-elle en m'interrompant.» Il faut l'avouer, je ne me sentais pas toute la ferveur, toute la dévotion qu'il fallait pour visiter ce nouveau temple; mais j'avais beaucoup de curiosité: ce n'était plus madame de T… que je désirais, c'était le cabinet.

Nous étions rentrés. Les lampes des escaliers et des corridors étaient éteintes; nous errions dans un dédale. La maîtresse même du château en avait oublié les issues; enfin nous arrivâmes à la porte de son appartement, de cet appartement qui renfermait ce réduit si vanté. Qu'allez-vous faire de moi, lui dis-je? que voulez-vous que je devienne? me renverrez-vous seul ainsi dans l'obscurité? m'exposerez-vous à faire du bruit, à nous déceler, à nous trahir, à vous perdre? Cette raison lui parut sans réplique.—Vous me promettez donc…—Tout… tout au monde. On reçut mon serment. Nous ouvrîmes doucement la porte: nous trouvâmes deux femmes endormies, l'une jeune, l'autre plus âgée. Cette dernière était celle de confiance, ce fut elle qu'on éveilla. On lui parla à l'oreille. Bientôt je la vis sortir par une porte secrète, artistement fabriquée dans un lambris de la boiserie. J'offris de remplir l'office de la femme qui dormait. On accepta mes services, on se débarrassa de tout ornement superflu. Un simple ruban retenait tous les cheveux, qui s'échappaient en boucles flottantes; on y ajouta seulement une rose que j'avais cueillie dans le jardin, et que je tenais encore par distraction: une robe ouverte remplaça tous les autres ajustements. Il n'y avait pas un nœud à toute cette parure; je trouvai madame de T… plus belle que jamais. Un peu de fatigue avait appesanti ses paupières, et donnait à ses regards une langueur plus intéressante, une expression plus douce. Le coloris de ses lèvres, plus vif que de coutume, relevait l'émail de ses dents, et rendait son sourire plus voluptueux; des rougeurs éparses çà et là relevaient la blancheur de son teint et en attestaient la finesse. Ces traces du plaisir m'en rappelaient la jouissance. Enfin, elle me parut plus séduisante encore que mon imagination ne se l'était peinte dans nos plus doux moments. Le lambris s'ouvrit de nouveau, et la discrète confidente disparut.

Près d'entrer, on m'arrêta: Souvenez-vous, me dit-on gravement, que vous serez censé n'avoir jamais vu, ni même soupçonné l'asile où vous allez être introduit. Point d'étourderie; je suis tranquille sur le reste.—La discrétion est la première des vertus; on lui doit bien des instans de bonheur.

Tout cela avait l'air d'une initiation. On me fit traverser un petit corridor obscur, en me conduisant par la main. Mon cœur palpitait comme celui d'un prosélyte que l'on éprouve avant la célébration des grands mystères… Mais votre Comtesse, me dit-elle en s'arrêtant… J'allais répliquer; les portes s'ouvrirent: l'admiration intercepta ma réponse. Je fus étonné, ravi; je ne sais plus ce que je devins, et je commençai de bonne foi à croire à l'enchantement. La porte se referma, et je ne distinguai plus par où j'étais entré. Je ne vis plus qu'un bosquet aérien qui, sans issue, semblait ne tenir et ne porter sur rien; enfin je me trouvai dans une vaste cage de glaces, sur lesquelles les objets étaient si artistement peints que, répétés, ils produisaient l'illusion de tout ce qu'ils représentaient. On ne voyait intérieurement aucune lumière; une lueur douce et céleste pénétrait, selon le besoin que chaque objet avait d'être plus ou moins aperçu; des cassolettes exhalaient de délicieux parfums; des chiffres et des trophées dérobaient aux yeux la flamme des lampes qui éclairaient d'une manière magique ce lieu de délices. Le côté par où nous entrâmes représentait des portiques en treillage ornés de fleurs, et des berceaux dans chaque enfoncement; d'un autre côté, on voyait la statue de l'Amour distribuant des couronnes; devant cette statue était un autel, sur lequel brillait une flamme; au bas de cet autel étaient une coupe, des couronnes et des guirlandes; un temple d'une architecture légère achevait d'orner ce côté: vis-à-vis était une grotte sombre; le dieu du mystère veillait à l'entrée; le parquet, couvert d'un tapis pluché, imitait le gazon. Au plafond, des génies suspendaient des guirlandes; et du côté qui répondait aux portiques était un dais sous lequel s'accumulait une quantité de carreaux avec un baldaquin soutenu par des amours.

Ce fut là que la reine de ce lieu alla se jeter nonchalamment. Je tombai à ses pieds; elle se pencha vers moi, elle me tendit les bras, et dans l'instant, grâce à ce groupe répété dans tous ses aspects, je vis cette île toute peuplée d'amans heureux.

Les désirs se reproduisent par leurs images. Laisserez-vous, lui dis-je, ma tête sans couronne? si près du trône, pourrai-je éprouver des rigueurs? pourriez-vous y prononcer un refus? Et vos serments, me répondit-elle en se levant.—J'étais un mortel quand je les fis, vous m'avez fait un dieu: vous adorer, voilà mon seul serment. Venez, me dit-elle, l'ombre du mystère doit cacher ma faiblesse, venez… En même temps elle s'approcha de la grotte. A peine en avions-nous franchi l'entrée, que je ne sais quel ressort, adroitement ménagé, nous entraîna. Portés par le même mouvement, nous tombâmes, mollement renversés sur un monceau de coussins. L'obscurité régnait avec le silence dans ce nouveau sanctuaire. Nos soupirs nous tinrent lieu de langage. Plus tendres, plus multipliés, plus ardens, ils étaient les interprètes de nos sensations, ils en marquaient les degrés, et le dernier de tous, quelque temps suspendu, nous avertit que nous devions rendre grâce à l'amour. Elle prit une couronne qu'elle posa sur ma tête, et soulevant à peine ses beaux yeux humides de volupté, elle me dit: Eh bien! aimeriez-vous jamais la Comtesse autant que moi? J'allais répondre lorsque la confidente, en entrant précipitamment, me dit: Sortez bien vîte, il fait grand jour, on entend déjà du bruit dans le château.

Tout s'évanouit avec la même rapidité que le réveil détruit un songe, et je me trouvai dans le corridor avant d'avoir pu reprendre mes sens. Je voulais regagner mon appartement; mais où l'aller chercher? Toute information me dénonçait, toute méprise était une indiscrétion. Le parti le plus prudent me parut de descendre dans le jardin, où je résolus de rester jusqu'à ce que je pusse rentrer avec vraisemblance d'une promenade du matin.

La fraîcheur et l'air pur de ce moment calmèrent par degrés mon imagination et en chassèrent le merveilleux. Au lieu d'une nature enchantée, je ne vis qu'une nature naïve. Je sentais la vérité rentrer dans mon âme, mes pensées naître sans trouble et se suivre avec ordre; je respirais enfin. Je n'eus rien de plus pressé alors que de me demander si j'étais l'amant de celle que je venais de quitter, et je fus bien surpris de ne savoir que me répondre. Qui m'eût dit hier à l'Opéra que je pourrais me faire une telle question? moi qui croyais savoir qu'elle aimait éperdument, et depuis deux ans, le marquis de…, moi qui me croyais tellement épris de la Comtesse, qu'il devait m'être impossible de lui devenir infidèle! Quoi! hier! madame de T… Est-il bien vrai? aurait-elle rompu avec le Marquis? m'a-t-elle pris pour lui succéder, ou seulement pour le punir? Quelle aventure! quelle nuit! Je ne savais si je ne rêvais pas encore; je doutais, puis j'étais persuadé, convaincu, et puis je ne croyais plus rien. Tandis que je flottais dans ces incertitudes, j'entendis du bruit près de moi: je levai les yeux, me les frottai, je ne pouvais croire… c'était… qui… le Marquis.—Tu ne m'attendais pas si matin, n'est-il pas vrai? Eh bien! comment cela s'est-il passé?—Tu savais donc que j'étais ici, lui demandai-je?—Oui, vraiment: on me le fit dire hier au moment de votre départ. As-tu bien joué ton personnage? le mari a-t-il trouvé ton arrivée bien ridicule? quand te renvoie-t-on? J'ai pourvu à tout; je t'amène une bonne chaise qui sera à tes ordres: c'est à charge d'autant. Il fallait un écuyer à madame de T…, tu lui en as servi, tu l'as amusée sur la route; c'est tout ce qu'elle voulait, et ma reconnaissance…—Oh! non, non, je sers avec générosité; et dans cette occasion, madame de T… pourrait te dire que j'y ai mis un zèle au-dessus des pouvoirs de la reconnaissance.

Il venait de débrouiller le mystère de la veille, et de me donner la clef du reste. Je sentis dans l'instant mon nouveau rôle. Chaque mot était en situation. Pourquoi venir sitôt, dis-je? Il me semble qu'il eût été plus prudent…—Tout est prévu; c'est le hasard qui semble me conduire ici: je suis censé revenir d'une campagne voisine. Madame de T… ne t'a donc pas mis au fait? Je lui veux du mal de ce défaut de confiance, après ce que tu faisais pour nous.—Elle avait sans doute ses raisons; et peut-être si elle eût parlé n'aurais-je pas si bien joué mon personnage.—Cela, mon cher, a donc été bien plaisant? Conte-moi les détails… conte donc.—Ah!… Un moment. Je ne savais pas que tout ceci était une comédie; et, bien que je sois pour quelque chose dans la pièce…—Tu n'avais pas le beau rôle.—Va, va, rassure-toi, il n'y a point de mauvais rôle pour de bons acteurs.—J'entends; tu t'en es bien tiré.—Merveilleusement.—Et madame de T…—Sublime. Elle a tous les genres.—Conçois-tu qu'on ait pu fixer cette femme-là? Cela m'a donné de la peine; mais j'ai amené son caractère au point que c'est peut-être la femme de Paris sur la fidélité de laquelle il y a le plus à compter.—Fort bien!—C'est mon talent, à moi: toute son inconstance n'était que frivolité, dérèglement d'imagination: il fallait s'emparer de cette âme-là.—C'est le bon parti.—N'est-il pas vrai? Tu n'as pas d'idée de son attachement pour moi. Au fait, elle est charmante; tu en conviendras. Entre nous, je ne lui connais qu'un défaut; c'est que la nature, en lui donnant tout, lui a refusé cette flamme divine qui met le comble à tous ses bienfaits. Elle fait tout naître, tout sentir, et elle n'éprouve rien: c'est un marbre.—Il faut t'en croire, car moi, je ne puis… Mais sais-tu que tu connais cette femme-là comme si tu étais son mari: vraiment, c'est à s'y tromper; et si je n'eusse pas soupé hier avec le véritable…—A propos; a-t-il été bien bon?—Jamais on n'a été plus mari que cela.—Oh! la bonne aventure! Mais tu n'en ris pas assez, à mon gré. Tu ne sens donc pas tout le comique de ton rôle? Conviens que le théâtre du monde offre des choses bien étranges; qu'il s'y passe des scènes bien divertissantes. Rentrons; j'ai de l'impatience d'en rire avec madame de T… Il doit faire jour chez elle. J'ai dit que j'arriverais de bonne heure. Décemment il faudrait commencer par le mari. Viens chez toi, je veux remettre un peu de poudre. On t'a donc bien pris pour un amant?—Tu jugeras de mes succès par la réception qu'on va me faire. Il est neuf heures: allons de ce pas chez Monsieur. Je voulais éviter mon appartement, et pour cause. Chemin faisant, le hasard m'y amena: la porte, restée ouverte, nous laissa voir mon valet-de-chambre qui dormait dans un fauteuil; une bougie expirait près de lui. En s'éveillant au bruit, il présenta étourdiment ma robe-de-chambre au Marquis, en lui faisant quelques reproches sur l'heure à laquelle il rentrait. J'étais sur les épines; mais le Marquis était si disposé à s'abuser, qu'il ne vit rien en lui qu'un rêveur qui lui apprêtait à rire. Je donnais mes ordres pour mon départ à mon homme, qui ne savait ce que tout cela voulait dire, et nous passâmes chez Monsieur. On s'imagine bien qui fut accueilli: ce ne fut pas moi; c'était dans l'ordre. On fit à mon ami les plus grandes instances pour s'arrêter. On voulut le conduire chez Madame, dans l'espérance qu'elle le déterminerait. Quant à moi, on n'osait, disait-on, me faire la même proposition, car on me trouvait trop abattu pour douter que l'air du pays ne me fût pas vraiment funeste. En conséquence, on me conseilla de regagner la ville. Le Marquis m'offrit sa chaise; je l'acceptai. Tout allait à merveille, et nous étions tous contens. Je voulais cependant voir encore madame de T…: c'était une jouissance que je ne pouvais me refuser. Mon impatience était partagée par mon ami, qui ne concevait rien à ce sommeil, et qui était bien loin d'en pénétrer la cause. Il me dit en sortant de chez M. de T…: Cela n'est-il pas admirable! Quand on lui aurait communiqué ses répliques, aurait-il pu mieux dire? Au vrai, c'est un fort galant homme; et, tout bien considéré, je suis très aise de ce raccommodement. Cela fera une bonne maison: et tu conviendras que, pour en faire les honneurs, il ne pouvait mieux choisir que sa femme. Personne n'était plus que moi pénétré de cette vérité.—Quelque plaisant que soit cela, mon cher, motus; le mystère devient plus essentiel que jamais. Je saurai faire entendre à madame de T… que son secret ne saurait être en de meilleures mains.—Crois, mon ami, qu'elle compte sur moi; et tu le vois, son sommeil n'en est point troublé.—Oh! il faut convenir que tu n'as pas ton second pour endormir une femme.—Et un mari, mon cher, un amant même au besoin. On avertit enfin qu'on pouvait entrer chez madame de T…: nous nous y rendîmes.