Nous en étions là sans presque nous apercevoir que nous entrions dans l'avant-cour du château. Tout était éclairé, tout annonçait la joie, excepté la figure du maître, qui était rétive à l'exprimer. Un air languissant ne montrait en lui le besoin d'une réconciliation, que pour des raisons de famille. La bienséance amène cependant M. de T… jusqu'à la portière. On me présente, il offre la main, et je suis, en rêvant à mon personnage passé, présent, et à venir. Je parcours des salons décorés avec autant de goût que de magnificence, car le maître de la maison raffinait sur toutes les recherches de luxe. Il s'étudiait à ranimer les ressources d'un physique éteint, par des images de volupté. Ne sachant que dire, je me sauvai par l'admiration. La déesse s'empresse de faire les honneurs du temple, et d'en recevoir les compliments.—Vous ne voyez rien; il faut que je vous mène à l'appartement de monsieur.—Madame, il y a cinq ans que je l'ai fait démolir.—Ah! ah!» dit-elle.—A souper, ne voilà-t-il pas qu'elle s'avise d'offrir à Monsieur du veau de rivière, et que Monsieur lui répond: Madame, il y a trois ans que je suis au lait.—Ah! ah!» dit-elle encore.—Qu'on se peigne une conversation entre trois êtres si étonnés de se trouver ensemble!

Le souper finit. J'imaginais que nous nous coucherions de bonne heure; mais je n'imaginais bien que pour le mari. En entrant dans le salon: Je vous sais gré, Madame, dit-il, de la précaution que vous avez eue d'amener Monsieur. Vous avez jugé que j'étais de méchante ressource pour la veillée, et vous avez bien jugé, car je me retire. Puis, se tournant de mon côté, il ajouta d'un air ironique: Monsieur voudra bien me pardonner, et se charger de mes excuses auprès de Madame. Il nous quitta.

Nous nous regardâmes, et, pour nous distraire de toutes réflexions, madame de T… me proposa de faire un tour sur la terrasse, en attendant que les gens eussent soupé. La nuit était superbe; elle laissait entrevoir les objets, et semblait ne les voiler que pour donner plus d'essor à l'imagination. Le château ainsi que les jardins, appuyés contre une montagne, descendaient en terrasse jusque sur les rives de la Seine; et ses sinuosités multipliées formaient de petites îles agrestes et pittoresques, qui variaient les tableaux et augmentaient le charme de ce beau lieu.

Ce fut sur la plus longue de ces terrasses que nous nous promenâmes d'abord: elle était couverte d'arbres épais. On s'était remis de l'espèce de persiflage qu'on venait d'essuyer; et tout en se promenant, on me fit quelques confidences. Les confidences s'attirent, j'en faisais à mon tour, elles devenaient toujours plus intimes et plus intéressantes. Il y avait long-temps que nous marchions. Elle m'avait d'abord donné son bras, ensuite ce bras s'était entrelacé, je ne sais comment, tandis que le mien la soulevait et l'empêchait presque de poser à terre. L'attitude était agréable, mais fatigante à la longue, et nous avions encore bien des choses à nous dire. Un banc de gazon se présente; on s'y assied sans changer d'attitude. Ce fut dans cette position que nous commençâmes à faire l'éloge de la confiance, de son charme, de ses douceurs. Eh! me dit-elle, qui peut en jouir mieux que nous, avec moins d'effroi? Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais, pour avoir rien à redouter auprès de vous.—Peut-être voulait-elle être contrariée, je n'en fis rien. Nous nous persuadâmes donc mutuellement qu'il était impossible que nous puissions jamais nous être autre chose que ce que nous nous étions alors. J'appréhendais cependant, lui dis-je, que la surprise de tantôt n'eût effrayé votre esprit.—Je ne m'alarme pas si aisément.—Je crains cependant qu'elle ne vous ait laissé quelques nuages.—Que faut-il pour vous rassurer?—Vous ne devinez pas?—Je souhaite d'être éclaircie.—J'ai besoin d'être sûr que vous me pardonnez.—Et pour cela il faudrait…?—Que vous m'accordassiez ici ce baiser que le hasard…—Je le veux bien: vous seriez trop fier si je le refusais. Votre amour-propre vous ferait croire que je vous crains.—On voulut prévenir les illusions, et j'eus le baiser.

Il en est des baisers comme des confidences: ils s'attirent, ils s'accélèrent, ils s'échauffent les uns par les autres. En effet, le premier ne fut pas plus tôt donné qu'un second le suivit; puis, un autre: ils se pressaient, ils entrecoupaient la conversation, ils la remplaçaient; à peine enfin laissaient-ils aux soupirs la liberté de s'échapper. Le silence survint; on l'entendit (car on entend quelquefois le silence): il effraya. Nous nous levâmes sans mot dire, et recommençâmes à marcher. Il faut rentrer, dit-elle, l'air du soir ne nous vaut rien. Je le crois moins dangereux pour vous, lui répondis-je.—Oui, je suis moins susceptible qu'une autre; mais n'importe, rentrons.—C'est par égard pour moi, sans doute… vous voulez me défendre contre le danger des impressions d'une telle promenade… et des suites qu'elle pourrait avoir pour moi seul.—C'est donner de la délicatesse à mes motifs. Je le veux bien comme cela… mais rentrons, je l'exige: (propos gauches qu'il faut passer à deux êtres qui s'efforcent de prononcer, tant bien que mal, tout autre chose que ce qu'ils ont à dire). Elle me força de reprendre le chemin du château.

Je ne sais, je ne savais du moins si ce parti était une violence qu'elle se faisait, si c'était une résolution bien décidée, ou si elle partageait le chagrin que j'avais de voir terminer ainsi une scène si bien commencée; mais, par un mutuel instinct, nos pas se ralentissaient, et nous cheminions tristement, mécontents l'un de l'autre et de nous-mêmes. Nous ne savions ni à qui, ni à quoi nous en prendre. Nous n'étions ni l'un ni l'autre en droit de rien exiger, de rien demander: nous n'avions pas seulement la ressource d'un reproche. Qu'une querelle nous aurait soulagés! mais où la prendre? Cependant nous approchions, occupés en silence de nous soustraire au devoir que nous nous étions imposé si maladroitement.

Nous touchions à la porte lorsqu'enfin madame de T… parla.—Je suis peu contente de vous… après la confiance que je vous ai montrée, il est mal… si mal de ne m'en accorder aucune! Voyez si depuis que nous sommes ensemble, vous m'avez dit un mot de la Comtesse. Il est pourtant si doux de parler de ce qu'on aime! et vous ne pouvez douter que je ne vous eusse écouté avec intérêt. C'était bien le moins que j'eusse pour vous cette complaisance après avoir risqué de vous priver d'elle.—N'ai-je pas le même reproche à vous faire, et n'auriez-vous point paré à bien des choses, si au lieu de me rendre confident d'une réconciliation avec un mari, vous m'aviez parlé d'un choix plus convenable, d'un choix…—Je vous arrête… songez qu'un soupçon seul nous blesse. Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu'il faut les attendre sur les confidences… Revenons à vous: où en êtes-vous avec mon amie? vous rend-on bien heureux? Ah! je crains le contraire: cela m'afflige, car je m'intéresse si tendrement à vous! Oui, monsieur, je m'y intéresse… plus que vous ne pensez peut-être.—Eh! pourquoi donc, madame, vouloir croire avec le public ce qu'il s'amuse à grossir, à circonstancier?—Épargnez-vous la feinte; je sais sur votre compte tout ce que l'on peut savoir. La Comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes de son espèce sont prodigues des secrets de leurs adorateurs, surtout lorsqu'une tournure discrète comme la vôtre pourrait leur dérober leurs triomphes. Je suis loin de l'accuser de coquetterie; mais une prude n'a pas moins de vanité qu'une coquette. Parlez-moi franchement: n'êtes-vous pas souvent la victime de cet étrange caractère? Parlez, parlez.—Mais, Madame, vous vouliez rentrer… et l'air…—Il a changé.

Elle avait repris mon bras, et nous recommencions à marcher sans que je m'aperçusse de la route que nous prenions. Ce qu'elle venait de me dire de l'amant que je lui connaissais, ce qu'elle me disait de la maîtresse qu'elle me savait, ce voyage, la scène du carrosse, celle du banc de gazon, l'heure, tout cela me troublait; j'étais tour-à-tour emporté par l'amour-propre ou les désirs, et ramené par la réflexion. J'étais d'ailleurs trop ému pour me rendre compte de ce que j'éprouvais. Tandis que j'étais en proie à des mouvements si confus, elle avait continué de parler, et toujours de la Comtesse. Mon silence paraissait confirmer tout ce qu'il lui plaisait d'en dire. Quelques traits qui lui échappèrent me firent pourtant revenir à moi.

Comme elle est fine, disait-elle! qu'elle a de grâces! une perfidie dans sa bouche prend l'air d'une saillie; une infidélité paraît un effort de raison, un sacrifice à la décence. Point d'abandon; toujours aimable; rarement tendre, et jamais vraie; galante par caractère, prude par système, vive, prudente, adroite, étourdie, sensible, savante, coquette et philosophe: c'est un Protée pour les formes, c'est une grâce pour les manières: elle attire, elle échappe. Combien je lui ai vu jouer de rôles! Entre nous, que de dupes l'environnent! Comme elle s'est moquée du Baron…! Que de tours elle a faits au Marquis! Lorsqu'elle vous prit, c'était pour distraire deux rivaux trop imprudens, et qui étaient sur le point de faire un éclat. Elle les avait trop ménagés, ils avaient eu le temps de l'observer; ils auraient fini par la convaincre. Mais elle vous mit en scène, les occupa de vos soins, les amena à des recherches nouvelles, vous désespéra, vous plaignit, vous consola; et vous fûtes contents tous quatre. Ah! qu'une femme adroite a d'empire sur vous! et qu'elle est heureuse lorsqu'à ce jeu-là elle affecte tout et n'y met rien du sien!—Madame de T… accompagna cette dernière phrase d'un soupir très significatif. C'était le coup de maître.

Je sentis qu'on venait de m'ôter un bandeau de dessus les yeux, et ne vis point celui qu'on y mettait. Mon amante me parut la plus fausse de toutes les femmes, et je crus tenir l'être sensible. Je soupirai aussi, sans savoir à qui s'adressait ce soupir, sans démêler si le regret ou l'espoir l'avait fait naître. On parut fâchée de m'avoir affligé, et de s'être laissée emporter trop loin dans une peinture qui pouvait paraître suspecte, étant faite par une femme.