Le 8, le ciel fut clair; mais un vent faible nous fit faire peu de chemin; et une chasse que nous fîmes sur un bâtiment inconnu nous sépara de la flotte, que nous ne pûmes rejoindre. On vit un poisson d'environ 80 pieds de long.
La nuit fut calme, et le point du jour du 20 nous retrouva dans la même position où nous avait laissés le soleil couchant. Nous vîmes au nord-est l'Etna se découper sur l'horizon; j'en reconnus les contours dans tous leurs développements; la fumée s'échappait par son flanc oriental, et accusait une éruption par une bouche accidentelle; il était à 50 lieues de nous, et paraissait encore plus grand que les montagnes de la côte du midi, qui n'en était qu'à 12. À peine le soleil fut-il à quelques degrés d'élévation, qu'il disparut avec l'ombre qui marquait son contour.
Nous aperçûmes le Gozo à six heures; le soir nous le distinguâmes parfaitement qui rougissait à l'horizon à 7 lieues de distance: nous nous mîmes en panne pour passer la nuit et attendre le convoi. À la pointe du jour, je revis encore l'Etna, dont la fumée s'étendait sur le ciel à plus de 20 lieues de distance comme un long voile de vapeurs. Nous étions alors à 53 lieues de l'île.
Tous les bâtiments armés passèrent à la poupe du général. Nous n'avions pas encore approché de l'Orient depuis notre départ: cette évolution avait quelque chose de si auguste et de si imposant que, malgré le plaisir que nous avions de nous revoir, nous n'ajoutâmes pas une phrase au bonjour qu'à voix basse nous dîmes en passant.
Le 9, nous tournâmes à la partie nord du Gozo; c'est un plateau élevé, taillé à pic, et sans abordage: nous côtoyâmes ensuite la partie orientale à demi portée de canon. Ce côté, qui paraît d'abord aussi aride que l'autre, est cependant cultivé en coton; toutes les petites vallées sont autant de jardins.
Vers le milieu de l'île, il y a un gros village, sous lequel est une batterie, et au sommet le plus élevé un château casematé, fort bien bâti.
À huit heures, on signala des voiles; on en distinguait trente: était-ce la flotte ennemie? on envoya reconnaître; c'était enfin la division du général Desaix, le convoi de CivitaVecchia, qui avait suivi la côte d'Italie, passé le détroit de Messine, et nous avait précédés de quelques jours devant Malte.
De même que l'avalanche, qui s'est grossie en roulant des neiges, menace dans sa chute accélérée par sa masse d'entraîner les forêts et les villes, ainsi notre flotte, devenue immense, portait sans doute l'effroi sur tous les parages qui venaient à la découvrir. La Corse avertie n'avait ressenti d'autre émotion que celle qu'inspire un aussi grand spectacle; la Sicile fut épouvantée; Malte nous parut dans la stupeur. Mais n'anticipons pas sur les événements.
Prise de Malte.
À cinq heures, nous passâmes devant le Cumino et le Cumin Otto, qui sont deux îlots qui séparent le Gozo de Malte, et composent avec ces deux derniers toute la souveraineté du Grand-Maître. Il y a plusieurs petits châteaux pour garder les îlots des Barbaresques, et les empêcher de s'y établir lorsque les galères de Malte ont fini leur croisière. Une de nos barques allait y aborder; on lui refusa de mettre à terre: son canot fit le tour, et en sonda les mouillages. À six heures, nous vîmes Malte, dont l'aspect ne m'imposa pas moins d'admiration que la première fois que je l'avais vue: deux seules méchantes barques vinrent nous proposer du tabac à fumer. La nuit vint; aucune lumière ne parut dans la ville: notre frégate était par le travers de l'entrée du port à moins d'une portée de canon du fort S.-Elme; on ordonna de mettre toutes les embarcations en mer. À neuf heures, on nous signala de prendre position; le vent était presque nul. L'armée fit des signaux de nuit relatifs à ces mouvements, et à ceux du convoi; on tira des fusées, puis le canon; ce qui fit éteindre jusqu'à la dernière lumière du port. Notre capitaine était allé à bord du général; mais il garda le secret sur les ordres qu'il y avait reçus.