Des fouilles faites à l'entour de la colonne donneraient sans doute des lumières sur son origine; le mouvement du terrain et les formes qu'il laisse voir encore attestent d'avance que les recherches ne seraient pas vaines: elles découvriraient peut-être la substruction et l'atrium du portique auquel a appartenu cette colonne, qui a été l'objet de dissertations faites par des savants qui n'en ont vu que des dessins, ou n'en ont eu que des descriptions de voyageurs; et ces voyageurs ne leur ont pas dit qu'on trouvait près de là des fragments de colonne de même matière et de même diamètre; que le mouvement du sol indique la ruine et l'enfouissement de grands édifices, dont les formes se distinguent à la surface, tels qu'un carré d'une grande proportion, et un grand cirque, dont on pourrait quoiqu'il soit recouvert de sable et de débris, mesurer encore les principales dimensions.
Après avoir observé que la colonne dite de Pompée est d'un style et d'une exécution très pure, que le piédestal et le chapiteau ne sont pas de même granit que le fût, que le travail en est lourd et ne semble être qu'une ébauche, que la fondation, faite de débris, annonce une construction moderne; on peut conclure que ce monument n'est point antique, et que son érection peut appartenir également au temps des empereurs Grecs, ou à celui des califes, puisque, si le piédestal et le chapiteau sont assez bien travaillés pour appartenir à la première de ces époques, ils n'ont pas assez de perfection pour que l'art dans la seconde n'ait pu atteindre jusque-là.
Des fouilles dans cet endroit pourraient aussi déterminer l'enceinte de la ville au temps des Ptolémées, lorsque son commerce et sa splendeur changèrent son premier plan et la rendirent immense: celle des califes, qui existe encore en fut une réduction, quoiqu'elle enferme aujourd'hui des campagnes et des déserts: cette circonvallation fut construite de débris, car leurs édifices rappellent toujours la destruction et le ravage; les chambranles et les someses des portes qu'ils ont faites à leurs enceintes et à leurs forteresses ne sont que des colonnes de granit, qu'ils n'ont pas même pris la peine de façonner à l'usage qu'ils leur ont donné; elles paraissent n'être restées là que pour attester la magnificence et la grandeur des édifices dont elles sont les débris; d'autres fois ils ont fait entrer cette immensité de colonnes dans la construction de leurs murailles, pour en redresser et niveler l'assise; et comme elles ont résisté au temps, elles ressemblent maintenant à des batteries. Au reste ces constructions arabes et turques, ouvrages des besoins de la guerre, offrent une confusion d'époques et de différentes industries dont on ne voit peut-être nulle part ailleurs d'exemples plus frappants et plus rapprochés. Les Turcs surtout, ajoutant l'ineptie à la profanation, ont mêlé au granit non seulement la brique et la pierre calcaire, mais des madriers, et jusqu'à des planches, et de tous ces éléments, si peu analogues et si étrangement amalgamés, ont présenté l'assemblage monstrueux de la splendeur de l'industrie humaine, et de sa dégradation.
En revenant de la colonne vers la ville moderne, nous traversâmes celle des Arabes, ou celle qui était enceinte par leurs murs; car ce n'est maintenant qu'un désert parsemé de quelques enclos, qui sont des jardins dans les mois de l'inondation, et qui dans les autres temps conservent plus ou moins d'arbres et de légumes en proportion de la grandeur de la citerne qu'ils renferment: cette citerne est le principe de leur existence; si elle tarit, les jardins redeviennent des décombres et du sable.
À la porte de chacun de ces jardins, il y a des monuments d'une piété touchante; ce sont des réservoirs d'eau que la pompe remplit toutes les fois qu'on la met en mouvement, et qui offrent au voyageur qui passe de quoi satisfaire le premier besoin dans ce climat brûlant, la soif.
On rencontre à chaque pas des regards de ces citernes qui se communiquent, et dont les soupiraux sont couronnés de la base ou du chapiteau d'une colonne antique creusée, et servant de margelle.
Il suffit, pour la fabrication d'une nouvelle citerne, de creuser et de revêtir des réservoirs à plusieurs étages, de faire ensuite une saignée, et de la prolonger jusqu'à ce qu'elle rencontre une autre excavation; dès lors elle reçoit le bénéfice commun du débordement, qui remplit, par l'effet du niveau que cherchent les eaux, tout le vide qui lui est présenté. La grande piscine, ou conserve d'eau d'Alexandrie, est une des grandes antiquités du temps moyen de l'Égypte, et un des plus beaux monuments de ce genre, soit par sa grandeur, soit par l'intelligence de sa construction: quoiqu'une partie soit dégradée et que l'autre ait besoin de réparation, elle contient encore assez d'eau pour suffire à la consommation des hommes et des animaux pendant deux années. Nous arrivâmes le mois avant celui où elle allait être renouvelée, et nous la trouvâmes très fraîche et très bonne.
Nous fumes attirés par une ruine rougeâtre, que les catholiques appellent la maison de Ste. Catherine la savante, celle qui épousa le petit Jésus, quatre cents ans après sa mort: la construction en est Romaine; les canaux enduits de stalactites, annoncent que ce devait être des thermes.
Nous vînmes ensuite à l'obélisque dit de Cléopâtre; un autre, renversé à côté, indique qu'ils décoraient tous deux une des entrées du palais des Ptolémées, dont on voit encore des ruines à quelques pas de là. L'inspection de l'état actuel de ces obélisques, et les cassures, qui existaient lors même qu'ils ont été dressés dans cet endroit, prouvent qu'ils étaient déjà fragments à cette époque, et apportés de Memphis ou de la Haute Égypte. Ils pourraient facilement être embarqués, et devenir en France un trophée de la conquête, trophée très caractéristique, parce qu'ils sont à eux seuls un monument, et que les hiéroglyphes dont ils sont couverts doivent les rendre préférables à la colonne de Pompée, qui n'est qu'une colonne un peu plus grande que celles qu'on trouve partout. On a depuis fouillé la base de cet obélisque, et l'on a trouvé qu'il posait sur une dalle: les piédestaux, qu'on a toujours ajoutés en Europe à cette espèce de monument, sont un ornement qui en change le caractère. Le trait que j'en ai donné, fait connaître l'état de cet obélisque depuis la fouille.
Je fis un dessin pittoresque de ces deux obélisques, ainsi que des paysages et monuments qui les avoisinent: en observant le monument Sarrasin qui est auprès, je trouvai que le soubassement appartenait à un édifice grec ou romain; on y distingue encore des chapiteaux de colonnes engagées, d'ordre dorique, dont les fûts vont se perdre au-dessous du niveau de la mer. Strabon a dit que les bases du palais de Ptolomée étaient battues par les vagues: ces débris pourraient tout à la fois attester la vérité du rapport de Strabon et donner le gisement de ce palais.