Nous revînmes à Rosette: les membres de l'Institut qui y étaient restés avaient reçu l'ordre du général en chef de rejoindre ceux qui étaient au Caire, pour organiser les travaux et les séances de cette assemblée. Je m'embarquai le lendemain avec mes camarades: en quittant la province de Rosette nous quittâmes ce que le Delta a de plus riant; quand on a passé Rahmanié, les sables du désert s'approchent quelquefois jusqu'à la rive gauche du fleuve, la campagne se dépouille, les arbres deviennent rares, l'horizon n'offre qu'une ligne dont il est presque impossible d'offrir l'aspect. Je fis le dessin d'Alcan, village dont les habitants avaient massacré l'aide de camp Julien et vingt-cinq volontaires: le village avait été brûlé, les habitants chassés; des volées innombrables de pigeons restaient sur les décombres, et semblaient ne vouloir point abandonner des habitations qui paraissaient n'avoir été construites que pour eux. Je dessinai aussi le village de Demichelat: on peut remarquer dans ces deux villages que le talus pyramidal du style égyptien antique, l'ordonnance des plans, et la simplicité des couronnements, se sont conservés encore quelquefois dans les constructions les plus modernes et les plus frêles, et donnent une gravité historique aux paysages de l'Égypte, que l'on ne trouve nulle part ailleurs.
Arrivée au Caire.--Visite aux Pyramides.--Maison de Mourat Bey.
À plus de dix lieues du Caire nous découvrîmes la pointe des pyramides qui perçait l'horizon; bientôt après, nous vîmes le Mont-Katam, et vis-à-vis, la chaîne qui sépare l'Égypte de la Libye, et empêche les sables du désert de venir dévorer les bords du Nil: dans ce combat perpétuel entre ce fleuve bienfaisant et ce fléau destructeur on voit souvent cette onde aride submerger des campagnes; changer leur abondance en stérilité, chasser l'habitant de sa maison, en couvrir les murailles, et ne laisser échapper que quelques sommités de palmiers, derniers témoins de sa végétante existence, qui ajoute encore au triste aspect du désert l'affligeante pensée de la destruction. Je me trouvais heureux de revoir des montagnes, de voir des monuments dont l'époque, dont l'objet de la construction, se perdaient également dans la nuit des siècles: mon âme était émue du grand spectacle de ces grands objets; je regrettais de voir la nuit étendre ses voiles sur ce tableau aussi imposant aux yeux qu'à l'imagination; elle me déroba la vue de la pointe du Delta, où, dans le nombre des vastes projets sur l'Égypte, il était question de bâtir une nouvelle capitale. Au premier rayon du jour, je retournai saluer les pyramides; j'en fis plusieurs dessins: je me complaisais sur la surface du Nil, à son plus haut point d'élévation, de voir glisser les villages devant ces monuments, et composer à tout moment des paysages dont elles étaient toujours l'objet et l'intérêt. J'aurais voulu les montrer avec cette couleur fine et transparente qu'elles tiennent du volume immense d'air qui les environne; c'est une particularité que leur donne sur tous les autres monuments la supériorité extraordinaire de leur élévation; la grande distance d'où elles peuvent être aperçues les fait paraître diaphanes, du ton bleuâtre du ciel, et leur rend le fini et la pureté des angles que les siècles ont dévorés.
Vers les neuf heures, le bruit du canon nous annonça et le Caire et la fête du premier de l'année que l'on y célébrait: nous vîmes d'innombrables minarets ceindre le Mont-Katam, et sortir des jardins qui avoisinent le Nil; le vieux Caire, Boulac, Roda, se groupant avec la ville, y ajoutent le charme de la verdure, lui donnent sous cet aspect, une grandeur, des beautés, et même des agréments: mais bientôt l'illusion disparaît; chaque objet se remettant pour ainsi dire à sa place, on ne voit plus qu'un tas de villages, que l'on a rassemblés là on ne sait pourquoi, les éloignant d'un beau fleuve pour les rapprocher d'un rocher aride.
À peine arrivé chez le général en chef, j'appris qu'il partait à l'heure même un détachement de deux cents hommes pour protéger les curieux qui n'avaient pas encore vu les pyramides: je gémissais de n'avoir pas su quelques heures plutôt cette expédition, et je croyais que voir des objets aussi importants sans s'être muni de ce qui pouvait mettre dans le cas de les observer avec fruit, ce n'était que céder à une curiosité vaine; j'étais d'ailleurs si fatigué des deux voyages que je venais de faire, que tous mes muscles, me déconseillaient d'en entreprendre un troisième, et je regardais comme prudent d'ajourner ma curiosité jusqu'au moment où les astronomes devaient aller faire leurs observations dans ces lieux si célèbres.
Au sortir de table le général dit: On ne peut aller aux pyramides qu'avec une escorte, et on ne peut pas y envoyer souvent un détachement de deux cents hommes. Cet entraînement qu'exercent certains esprits sur l'esprit des autres détruisit tous mes raisonnements; cet entraînement qui m'avait fait venir en Égypte me fit partir pour les pyramides, et, sans rentrer chez moi, je m'acheminai au vieux Caire; je rejoignis en route des camarades avec lesquels je traversai le Nil. Nous arrivâmes à la nuit fermée à Gizeh: je ne savais où je coucherais; mais déterminé à bivouaquer, ce fut une bonne fortune qui me parut tenir de l'enchantement de me trouver tout à coup sur de beaux divans de velours, dans une salle où le parfum de la fleur d'orange nous était apporté par un zéphyr rafraîchi sous des berceaux d'arbres touffus: je descendis dans le jardin, qui, au clair de la lune, me parut digne des descriptions de Savary. Cette maison était la maison de plaisance de Mourat-bey: je l'avais entendu déprécier, je ne la voyais qu'après le passage d'une armée victorieuse: et cependant je ne pus m'empêcher d'éprouver que, si l'on ne veut rien détruire par d'inutiles comparaisons, les jouissances orientales ont bien leur mérite, et qu'on ne peut refuser ses sens à l'abandon voluptueux qu'elles inspirent. Ce ne sont ici ni nos longues et fastueuses allées françaises, ni les tortueux sentiers des jardins anglais, de ces jardins où, pour prix de l'exercice qu'ils obligent de faire, on obtient et la faim et la santé. En orient, un exercice vain est retranché du nombre des plaisirs; du milieu d'un groupe de sycomores, dont les branches surbaissées procurent une ombre plus que fraîche, on entre sous des tentes ou des kiosques ouverts à volonté sur des taillis d'orangers et de jasmins: ajoutons à cela des jouissances, qui ne nous sont encore qu'imparfaitement connues, mais dont on peut concevoir la volupté: tel est, par exemple, le charme que l'on doit éprouver à être servi par de jeunes esclaves chez qui la souplesse des formes est jointe à une expression douce et caressante; là, sur de moelleux et immenses tapis couverts de carreaux, nonchalamment couché près d'une beauté préférée, enivré de désirs, de santé, de fumée de parfums, et de sorbet, présentés par une main que la mollesse a consacrée de tout temps à l'amour; près d'une jeune favorite, dont la pudeur ombrageuse ressemble à l'innocence, l'embarras à la timidité, l'effroi de la nouveauté au trouble du sentiment, et dont les yeux languissants, humides de volupté, semblent annoncer le bonheur et non l'obéissance, il est bien permis sans doute au brûlant Africain de se croire aussi heureux que nous. En amour tout le reste n'est-il pas convention? À la vérité, nous nous sommes créé avec elle encore un autre bonheur; mais n'est-ce point aux dépens de la réalité? Ah! oui: le bonheur se trouve toujours près de la nature; il existe partout où elle est belle, sous un sycomore en Égypte comme dans les jardins de Trianon, avec une Nubienne comme avec une Française; et la grâce qui naît de la souplesse des mouvements, de l'accord harmonieux d'un ensemble parfait, la grâce, cette portion divine, est la même dans le monde entier, c'est la propriété de la nature également départie à tous les êtres qui jouissent de la plénitude de leur existence, quel que soit le climat qui les a vus naître. Ce n'est point ici le bonheur d'un Mamelouk que j'ai voulu peindre; il faut toujours écarter de ses tableaux les monstruosités; et, si l'on se permet quelquefois d'en faire une esquisse, ce doit être une caricature qui en inspire le mépris, et le dégoût.
L'officier qui commandait l'escorte se trouva être un de mes amis; il me désigna dans le petit nombre de ceux qui devaient entrer dans les pyramides: on était trois cents. Le lendemain au matin on se chercha, on s'attendit; on partit tard, comme il arrive toujours dans les grandes associations. Nous croisâmes dans les terres par des canaux d'arrosement; après bien des bordées dans le pays cultivé, nous arrivâmes à midi sur le bord du désert, à une demi lieue des pyramides: j'avais fait en route plusieurs esquisses de leurs approches, et une vue de la maison de Mourat-bey. À peine avions-nous quitté les barques que nous nous trouvâmes dans des sables: nous gravîmes jusqu'au plateau sur lequel posent ces monuments; quand on approche de ces colosses, leurs formes anguleuses et inclinées les abaissent et les dissimulent à l'oeil; d'ailleurs comme tout ce qui est régulier n'est petit ou grand que par comparaison, que ces masses éclipsent tous les objets environnants, et que cependant elles n'égalent pas en étendue une montagne (la seule grande chose que tout naturellement notre esprit leur compare), on est tout étonné de sentir décroître la première impression qu'elles avaient fait éprouver de loin; mais dès qu'on vient à mesurer par une échelle connue cette gigantesque production de l'art, elle reprend toute son immensité: en effet cent personnes qui étaient à son ouverture lorsque j'y arrivai me semblèrent si petites qu'elles ne me parurent plus des hommes. Je crois que pour donner, en peinture comme en dessin, une idée des dimensions de ces édifices, il faudrait dans la juste proportion représenter sur le même plan que l'édifice une cérémonie religieuse analogue à leurs antiques usages. Ces monuments, dénués d'échelle vivante, ou accompagnés seulement de quelques figures sur le devant du tableau, perdent et l'effet de leurs proportions et l'impression qu'ils doivent faire. Nous en avons un exemple de comparaison en Europe dans l'église de St Pierre de Rome, dont l'harmonie des proportions, ou plutôt le croisement des lignes, dissimule la grandeur, dont on ne prend une idée que lorsque rabaissant sa vue sur quelques célébrants qui vont dire la messe suivis d'une troupe de fidèles, on croit voir un groupe de marionnettes voulant jouer Athalie sur le théâtre de Versailles: un autre rapprochement de ces deux édifices, c'est qu'il n'y avait que des gouvernements sacerdotalement despotes qui pussent oser entreprendre de les élever, et des peuples stupidement fanatiques qui dussent se prêter à leur exécution. Mais, pour parler de ce qu'ils sont, montons d'abord sur un monticule de décombres et de sables, qui sont peut-être les restes de la fouille du premier de ces édifices que l'on rencontre, et qui servent aujourd'hui à arriver à l'ouverture par laquelle on peut y pénétrer; cette ouverture, trouvée à peu près à soixante pieds de la base, était masquée par le revêtissement général, qui servait de troisième et dernière clôture au réduit silencieux que recelait ce monument: là commence immédiatement la première galerie; elle se dirige vers le centre et la base de l'édifice; les décombres, que l'on a mal extraits, ou qui, par la pente, sont naturellement retombés dans cette galerie, joints au sable que le vent du nord y engouffre tous les jours, et que rien n'en retire, ont encombré ce premier passage, et le rendent très incommode à traverser. Arrivé à l'extrémité, on rencontre deux blocs de granit, qui étaient une seconde cloison de ce conduit mystérieux: cet obstacle a sans doute étonné ceux qui ont tenté cette fouille; leurs opérations sont devenues incertaines; ils ont entamé dans le massif de la construction; ils ont fait une percée infructueuse, sont revenus sur leurs pas, ont tourné autour des deux blocs, les ont surmontés, et ont découvert une seconde galerie, ascendante, et d'une raideur telle qu'il a fallu faire des tailles sur le sol pour en rendre la montée possible. Lorsque par cette galerie on est parvenu à une espèce de palier, on trouve un trou, qu'on est convenu d'appeler le puits, et l'embouchure d'une galerie horizontale, qui mène à une chambre, connue sous le nom de chambre de la reine, sans ornements, corniche, ni inscription quelconque: revenu au palier, on se hisse dans la grande galerie, qui conduit à un second palier, sur lequel était la troisième et dernière clôture, la plus compliquée dans sa construction, celle qui pouvait donner le plus l'idée de l'importance que les Égyptiens mettaient à l'inviolabilité de leur sépulture. Ensuite vient la chambre royale, contenant le sarcophage: ce petit sanctuaire, l'objet d'un édifice si monstrueux, si colossal en comparaison de tout ce que les hommes ont fait de colossal. Si l'on considère l'objet de la construction des pyramides, la masse d'orgueil qui les a fait entreprendre paraît excéder celle de leur dimension physique; et de ce moment l'on ne sait ce qui doit le plus étonner de la démence tyrannique qui a osé en commander l'exécution, ou de la stupide obéissance du peuple qui a bien voulu prêter ses bras à de pareilles constructions: enfin, le rapport le plus digne pour l'humanité sous lequel on puisse envisager ces édifices, c'est qu'en les élevant les hommes aient voulu rivaliser avec la nature en immensité et en éternité, et qu'ils l'aient fait avec succès, puisque les montagnes qui avoisinent ces monuments de leur audace sont moins hautes et encore moins conservées.
Nous n'avions que deux heures à être aux pyramides: j'en avais employé une et demie à visiter l'intérieur de la seule qui soit ouverte; j'avais rassemblé toutes mes facultés pour me rendre compte de ce que j'avais vu; j'avais dessiné, et mesuré autant que le secours d'un seul pied-de-roi avait pu me le permettre; j'avais rempli ma tête: j'espérais rapporter beaucoup de choses; et, en me rendant compte le lendemain de toutes mes observations, il me restait un volume de questions à faire. Je revins de mon voyage harassé au moral comme au physique, et sentant ma curiosité sur les pyramides plus irritée qu'elle ne l'était avant d'y avoir porté mes pas.
Je n'eus que le temps d'observer le Sphinx, qui mérite d'être dessiné avec le soin le plus scrupuleux, et qui ne l'a jamais été de cette manière. Quoique ses proportions soient colossales, les contours qui en sont conservés sont aussi souples que purs: l'expression de la tête est douce, gracieuse et tranquille, le caractère en est africain: mais la bouche, dont les lèvres sont épaisses, a une mollesse dans le mouvement et une finesse d'exécution vraiment admirables; c'est de la chair et de la vie. Lorsqu'on a fait un pareil monument, l'art était sans doute à un haut degré de perfection; s'il manque à cette tête ce qu'on est convenu d'appeler du style, c'est-à-dire les formes droites et fières que les Grecs ont données à leurs divinités, on n'a pas rendu justice ni à la simplicité ni au passage, grand et doux de la nature que l'on doit admirer dans cette figure; en tout, on n'a jamais été surpris que de la dimension de ce monument, tandis que la perfection de son exécution est plus étonnante encore.
J'avais entrevu des tombeaux, de petits temples décorés de bas-reliefs et de statues, des tranchées dans le rocher qui pouvaient avoir formé des stylobates aux pyramides, et donné de l'élégance à leur masse; il m'avait paru rester tant d'objets d'observations à faire, qu'il aurait fallu encore bien des séances comme celle-ci pour entreprendre de faire autre chose que des esquisses, et dissiper enfin le nuage mystérieux qui semble avoir de tout temps voilé ces symboliques monuments. On est presque également incertain et de l'époque où ils ont été violés, et de celle où ils ont été construits: celle-ci, déjà perdue dans la nuit des siècles, ouvre un espace immense aux annales des arts; et, sous ce rapport, on ne peut trop admirer la précision de l'appareil des pyramides, et l'inaltérabilité de leur forme, de leur construction, et dans des dimensions si immenses, qu'on peut dire de ces monuments gigantesques qu'ils sont le dernier chaînon entre les colosses de l'art et ceux de la nature.