Nous partîmes de Kous et vînmes à Kéné, où nous trouvâmes nombre de négociants de toutes les nations. En se mettant en communication avec les gens des contrées les plus étrangères, les points éloignés se rapprochent; en comptant les jours de marche, et quand on voit les moyens de les franchir, les espaces diminuent, ils cessent d'être immenses, ils disparaissent, pour ainsi dire, lorsqu'on s'y trouve engagé; la mer Rouge, Gidda, la Mekke, devenaient des lieux voisins du point que nous habitions; et l'Inde semble leur être, pour ainsi dire, contiguë: de l'autre côté, les Oasis n'étaient plus qu'à trois journées de nous; elles cessaient d'être un pays perdu pour notre imagination; d'Oasis en Oasis, par des marches d'une journée ou de deux au plus, on s'approche de Sennar, qui est une des capitales de la Nubie, qui sépare l'Égypte de l'Abyssinie, ainsi que de Darfour, qui est sur la route, et fait le commerce avec les Tomboutyns, le peuple qui est maintenant l'objet de notre curiosité en Afrique, et dont, il y a peu de mois, l'existence était encore problématique: il est vrai que s'il ne faut que quarante jours pour aller à Darfour, il en faut cent de plus pour arriver à Tombout. Mais enfin voici la route de Darfour, où arrivent les habitants de Tombout; un négociant, que je trouvai à Kéné, et qui avait fait souvent ce voyage, me donna l'itinéraire que je joins ici [7].
Note 7:[ (retour) ]
ROUTE DE SIUT À DARFOUR ET SENNAR, PAR DONCOLA.
De Siut par le désert, en se dirigeant au sud-ouest, quatre journées pour arriver à Korg-Elouah, l'Oasis le plus peuplé, et le plus cultivé: on y trouve de l'eau douce et courante, qui sort de terre et y rentre de nouveau; il y a une forteresse, et un gros village.
De Korg-Élouah à Boulague, qui est un autre Oasis, une demi-journée; il y a un petit village, de l'eau d'un bon goût, mais qui donne quelquefois la fièvre à ceux qui n'y sont pas accoutumés.
De Boulague à êl-Bsactah une journée; de l'eau saumâtre.
De êl-Bsactah à Beris une demi-journée; il y a un grand village et de l'eau assez bonne.
De Beris à êl-Mekh deux heures; encore de l'eau, dont il faut faire provision, parce qu'à êl-Mekh les Oasis cessent, et qu'on ne trouve plus que de l'eau salée tout le reste de la route. Marchant toujours dans la même direction, après six jours de marche, on arrive à Désir.
De Désir à Seiima trois jours; eau salée, mais moins mauvaise.
De Selima à Dongola, où on retrouve le Nil, quatre jours; il faut renouveler les provisions.
De Dongola, se dirigeant plus à l'ouest, à êl-Goyah, quatre jours.
De êl-Goyah à Zagaoné six jours; eau salée, mais fraîche.
De Zagaoné à Darfour, dix journées, sans trouver ni eau ni village.
Arrivé à Dongola, il y a dix sept journées de marche pour aller à Sennar, en se dirigeant au sud; et de Sennar à Darfour douze journées de traversée marchant de l'est à l'ouest.
Il faut penser que, dans une telle route, celui qui ne peut suivre est abandonné, parce que l'attendre serait compromettre le salut de toute la caravane.
Nous trouvâmes aussi nombre de marchands turcs, maures, et mekkains, apportant du café, des toiles des Indes, venant acheter du blé.
Malgré ces bonnes dispositions et le calcul des gens sensés, la masse de la nation, ceux qui n'avaient rien à perdre, accoutumés à appartenir à des maîtres cruels, prenant pour faiblesse ce que nous leur montrions d'équité, continuaient de se laisser séduire par les beys, qui, profitant du préjugé de la religion, de l'avantage que leur donnait le langage auquel, ces malheureux avaient coutume d'obéir, organisaient encore des rassemblements à huit à dix lieues de nous.
Bénéadi, village de deux milles de longueur, appuyé sur le désert, composé de douze mille habitants toujours rebelles à tout gouvernement, avait appelé les Arabes: une caravane de Darfour venait d'y arriver; Mourat-bey avait saisi cette circonstance; il avait trouvé le moyen, par ses intelligences de soulever les uns, de fanatiser les autres, et de leur faire prendre tout à coup les armes. Le général Davoust fut envoyé avec la cavalerie à Bénéadi; la tranquillité générale exigeait la destruction de ce volcan qui menaçait sans cesse: livré un instant à l'ardeur qu'inspirait le butin que le soldat pouvait y faire, le village disparut; les habitants dispersés se joignirent à ce qui restait de Mekkains, marchèrent sur Miniet, et furent encore battus dans un second combat.
Dans le butin de Bénéadi, il se trouva une quantité immense de femmes, de filles du pays, et d'esclaves de la caravane: les premiers à qui les femmes échurent en partage les négocièrent à grand marché; mais, comme il arrive en certaines villes de l'Europe à certaines femmes que nous pourrions citer, à chaque mutation elles doublaient de prix; toute la différence qu'il y avait avec celles-ci, qu'au lieu d'en devenir plus insolentes, modestement elles suivaient avec une impassible résignation tous ceux à qui l'un après l'autre elles étaient adjugées; jusqu'à ce qu'enfin leur père, leur mari, ou leur ancien maître, sans prendre d'autres informations, vinssent les racheter de derniers enchérisseurs beaucoup plus cher qu'elles ne leur avaient coûté. Cela paraît tout d'abord ne pouvoir s'accorder avec les moeurs et la jalousie musulmanes; mais, ainsi que nous l'avons déjà observé, ils disent à cela très sensément: Est-ce leur faute si nous n'avons pas su les défendre?
Mourat-bey, qui par le désert était venu nous couper la communication avec le Caire, vit attaquer et détruire ses alliés sans oser venir à leur secours; il se contenta de se mettre en mesure pour nous tenir en échec sans se compromettre; il temporisait en attendant les circonstances: ce n'était point encore pour lui le moment d'accepter ou de demander des conditions; rien ne pouvait baser un traité entre nous: quel intérêt politique ou commercial eût pu alors garantir respectivement une mutuelle bonne foi? accoutumé d'ailleurs à voir sa fortune se relever par des événements imprévus, il rêvait des chances favorables; l'absence du général en chef, l'expédition de Syrie qui avait éloigné une partie de nos forces, quelques conspirations ourdies, tout servait à lui rendre de l'espoir; aussi employait-il toute espèce de moyens pour réchauffer les esprits et organiser des partis: il parvint à persuader l'émir Adgi, qui était au Caire, et qui devait aller rejoindre le général en chef en Syrie, de se composer un cortège assez considérable pour tenter un coup de main dans la route, s'emparer de Belbéis, fermer le retour à l'armée, et soulever l'Égypte contre nos forces partagées, nous obliger à nous réunir, et à abandonner l'Égypte supérieure. Ce plan assez beau en apparence ne produisit, faute de base solide, que la ruine de l'Adgi; des mouvements suspects découvrirent ses desseins; au moment d'être arrêté par la garnison de Belbéis, il n'eut que le temps de se sauver par le désert avec quelques uns des siens: cette mine éventée, le massacre de Bénéadi, et la seconde défaite à Miniet de ceux qui s'en étaient échappés, déjouèrent encore les projets de Mourat-bey, et l'obligèrent à se retirer aux Oasis.
Nouveaux Détails sur les Crocodiles.
En arrivant à Kéné, j'eus à regretter la mort d'un crocodile, que des paysans avaient surpris endormi, qu'ils avaient lié et apporté vivant à celui qui commandait en l'absence du général Belliard; encore jeune, cet animal ne pouvait être bien redoutable, on l'eût enchaîné avec un cercle de fer entre les épaules et le ventre, et alors nous eussions pu l'observer, et connaître ses habitudes, ignorées dans le pays même qu'il habite, tant il y inspire de peur! et cette peur s'augmentant et se perpétuant par tous les contes qu'elle-même enfante, il eût été si curieux de voir comment cet amphibie mangeait, ce qu'il mangeait, si la mastication lui est nécessaire, comment elle s'effectue avec des dents qui sont toutes incisives, quelle est l'action de son gosier qui lui sert de langue si sa voracité pourrait être un moyen de l'apprivoiser, ou bien, en lui laissant son caractère, de tenter de le faire arriver vivant à Paris, de le livrer aux observations des naturalistes, à la curiosité des Parisiens, enfin d'en faire un hommage à la nation comme un trophée de la conquête du Nil. Errant perpétuellement sur les rives de ce fleuve, j'en ai vu un grand nombre de toutes grandeurs, depuis trois jusqu'à vingt-six ou vingt-huit pieds de longueur; plusieurs officiers dignes de foi m'ont assuré en avoir vu un de quarante: ils ne sont pas aussi farouches qu'on le prétend; ils affectent certains parages de préférence, ce qui prouve qu'ils vivent en famille; c'est sur les îles basses qu'ils se montrent au soleil, dont ils paraissent chercher la chaleur; on y en voit plusieurs à la fois, toujours immobiles, et le plus souvent endormis, souvent au milieu des oiseaux, qui ne s'en inquiètent pas. De quoi peuvent vivre de si grands animaux? On conte d'eux bien des histoires; mais nous n'avons pas été témoins d'un seul fait; hardis jusqu'à l'imprudence, nos soldats les bravaient; moi-même je me baignais tous les jours dans le Nil; les nuits plus tranquilles que me procuraient les bains me faisaient passer sur de prétendus dangers qu'aucun événement ne rendait vraisemblables: s'ils ont mangé quelques cadavres que la guerre leur aura procurés, ce mets ne devait qu'exciter leur appétit, et les engager à une chasse qui pouvait leur promettre une proie aussi friande; et cependant nous n'avons jamais été attaqués, jamais nous n'avons rencontré un seul crocodile éloigné du fleuve; il faut apparemment que le Nil leur fournisse assez abondamment des proies faciles, qu'ils digèrent lentement, ayant, comme le lézard et le serpent, le sang froid et l'estomac peu actif: au reste, n'ayant à combattre dans la partie du Nil qui nous est connue qu'eux-mêmes et les hommes, ils deviendraient bien redoutables pour ces derniers, si, couverts comme ils le sont, d'une arme défensive presque à l'épreuve de toutes les nôtres, ils étaient adroits à se servir de celles que la nature leur a données pour attaquer. Lorsque je partis de Kené, le général Belliard en avait un petit qui avait six pouces; il était déjà méchant: ce général m'a dit depuis qu'il avait vécu quatre mois sans manger, sans paraître souffrir, sans maigrir ni croître, et sans s'apprivoiser.
Ammien Marcellin écrivait au temps de Julien que de toute antiquité les Égyptiens se regardaient comme dupes lorsqu'ils payaient ce qu'ils devaient, sans y être contraints par la force, ou tout au moins par la peur: heureusement pour moi les habitants de Dendera étaient de race antique.