Nous sortîmes de Kéné, le 26 Mai, à dix heures du matin, et arrivâmes à quatre heures de l'après midi à Birambar ou Biralbarr, le Puits des Puits, village sur le bord du désert, à la hauteur de Copthos, et vis-à-vis le défilé qui mené à la Kittah, fontaine dont j'ai parlé plus haut, et qui est le centre de l'étoile qui communique à tous les chemins qui conduisent à Cosséir: nous fîmes halte à Birambar; après que les chameaux eurent bu et mangé suffisamment, on les força d'avaler une seconde ration d'orge ou de fèves en la leur mettant dans la bouche.
Le nom de Biralbarr ou Puits des Puits vient sans doute des deux fontaines qui sont la seule ressource qu'offre ce village; l'eau en est soufrée; mais douce et rafraîchie par le nître qu'elle contient. J'avais redouté le balancement de l'allure du chameau; la vivacité du dromadaire m'avait fait craindre de sauter par-dessus sa tête: mais je fus bientôt détrompé. Une fois en selle, il n'y a plus qu'à céder au mouvement, et l'on éprouve tout de suite qu'il n'y a pas de meilleure monture pour faire une longue route, d'autant qu'on n'a à s'en occuper que lorsqu'on veut la diriger dans un autre sens, ce qui arrive rarement dans le désert et en marche de caravane: le chameau bronche peu, et ne tombe jamais où il n'y a pas d'eau; les dromadaires sont parmi les chameaux ce que sont les lévriers parmi les chiens; ils ne servent que pour la selle; ils ont une boucle infibulée dans la narine, à travers laquelle on passe une ficelle qui sert de bride pour l'arrêter, le tourner et le faire agenouiller lorsque l'on veut en descendre; l'allure du dromadaire est leste; l'ouverture des angles que forment ses longues jambes, et le ressort assoupli de son pied charnu rend son trot plus doux, et cependant aussi rapide que celui du cheval le plus léger.
En sortant de Biralbarr nous tournâmes à l'est, et entrâmes dans une vallée large et prolongée, qui forme une longue plaine, aux extrémités de laquelle quelques pointes de rochers avertissent cependant qu'on traverse une chaîne. Je regrettais Dolomieu dans ce voyage; mais le citoyen Rosière le remplaçait. Nous marchâmes ainsi jusqu'à deux heures de nuit avec un ordre assez bien conservé pour qu'en nous arrêtant nous nous trouvassions postés militairement: chacun auprès de nos chameaux nous étendîmes nos tapis, soupâmes, et dormîmes. À une heure du matin la lune se leva; on battit le tambour, et cinq minutes après nous fûmes en marche sans trouble ni désordre. C'est dans le désert qu'on redouble de respect pour le chameau, pour ce vénérable animal; quelque dure que soit sa condition, il la connaît et s'y conforme sans impatience; vrai don de la providence, la nature l'a placé sur le globe dans une région où pour l'utilité des hommes il ne pourrait être remplacé par aucun autre agent; le sable est son élément, dès qu'il en sort et qu'il touche à la boue, à peine il peut se soutenir, ses fréquentes chutes et son embarras font trembler pour lui, pour sa charge, ou pour son cavalier; mais on peut dire que le chameau dans le désert est comme le poisson dans l'eau.
À la pointe du jour nous arrivâmes à la Kittah, fontaine assez étrange; puisqu'elle est située sur un plateau plus élevé que tout ce qui l'entoure; cette fontaine consiste en trois puits de six pieds de profondeur, creusés d'abord dans un lit de sable, ensuite dans un rocher de grès, à travers duquel filtre l'eau, et remplit doucement les trous que l'on y fait: il y une petite mosquée ou caravansérail qui abrite les voyageurs quand ils sont peu nombreux. C'est ici qu'on apprend à connaître l'importance de ces puits si souvent nommés dans l'Ancien Testament, et dans l'histoire des Arabes, que l'on voit combien il est difficile et coûteux d'élever le plus petit monument dans des points si isolés, si dénués de secours et de moyens: il sera cependant absolument nécessaire, en s'établissant en Égypte, d'élever une tour et d'avoir une garnison à la Kittah, pour s'assurer de la libre communication de Cosséir au Nil, et contenir les Arabes de ces contrées, pour lesquels cette fontaine est un poste, qui les rend maîtres d'un grand pays, à cause de l'eau qui y est permanente et inépuisable, et peut seule en approvisionner l'ennemi que l'on aurait chassé dans le désert. Je fis un dessin de cette halte, dans lequel je représentai une partie de notre caravane défilant tandis que l'autre achevé de décamper. Nous marchâmes le reste du jour sans que le sol changeât de nature; il s'élevait insensiblement, et les montagnes s'approchèrent de droite et de gauche: nous bivouaquâmes, et nous nous remîmes en marche comme la veille.
À la pointe du jour la scène avait changé; les montagnes que nous avions rencontrée le jour d'avant étaient des rochers de grès, celles-ci étaient des roches de poudingue dans lesquelles les pierres roulées étaient mêlées de granit, de porphyre, de serpentin, de toutes les matières primitives contenues dans une agrégation de schiste vert; la vallée allait toujours se rétrécissant, et les rochers s'élevant de toutes parts. À midi nous nous trouvâmes à la moitié de notre chemin, au milieu de beaux rochers de brèche, qui n'offrent de difficulté pour leur exploitation que l'éloignement des subsistances: les parties de granit qui composent cette brèche annoncent que les montagnes primitives ne sont pas éloignées: après avoir passé ces rochers si riches, nous commençâmes à redescendre jusqu'à une fontaine permanente appelée êl-More, qui n'est qu'un petit trou sous une roche; l'eau en est excellente: elle n'était pas assez abondante pour notre nombreuse caravane, nous passâmes à une seconde composée de plusieurs puits, sous un rocher de très beau schiste vert, mêlé de quartz blanc, qui fait ressembler cette substance au marbre vert antique: c'est ici seulement que pendant quarante pas la route est étroite et embarrassée, et donna quelque peine à notre artillerie: tout le reste avait été une allée de jardin bien sablée: la base du rocher est balayée par le torrent lorsqu'il pleut; et ces laves d'eau, qui ne durent que quelques heures, étendent les éboulements, et sans faire de ravin aplanissent la vallée.
Les formes et les couleurs variées des rochers ôtaient déjà au désert cet aspect triste et monotone, et en formaient presque un paysage: le pays devint sonore, le bruit répercuté dans les vallées nous parut le réveil de la nature: nos soldats avaient traversé la plaine sablonneuse dans le silence de la taciturnité; à peine dans les vallons ils commencèrent à parler; arrivés au milieu des rochers ils firent répéter aux échos les chants de sa gaieté, et le désert disparut. Cette seconde fontaine, quoiqu'abondante, était trop resserrée pour satisfaire aux besoins de tous; une partie seulement y remplit ses outres, et nous poussâmes jusqu'à celle de el-Adoute, où la vallée est plus spacieuse, et où l'eau, quoiqu'un peu moins fraîche, est encore fort bonne: nous creusâmes un puits qui nous en donna à l'instant d'excellente; c'était la dernière supportable que nous dussions rencontrer; ainsi que les chameaux nous en bûmes pour le passé et pour l'avenir; on renouvela celle de toutes les autres, et on s'en approvisionna pour la route et pour Cosséir, où nous savions qu'elle devait être rare et mauvaise: je fis un dessin de ce second point important. Il faudrait avoir encore ici une tour, une grande citerne, et un caravansérail; et avec un tel établissement la traversée de Cosséir au Nil deviendrait aussi commode que toute autre route.
À mesure que nous descendions, les montagnes s'abaissaient; elles avaient cessé d'être riches de ces magnifiques brèches, elles étaient redevenues siliceuses, tranchées de quartz. Nous nous arrêtâmes pour dormir quelques heures, après en avoir marché dix huit. À la pointe du jour nous trouvâmes la vallée très élargie, et bientôt elle fut tout à coup traversée par une montagne calcaire roussâtre, précédée de quelques rochers de grès; nous longeâmes cette montagne, qui se trouva à son tour tranchée par une roche schisteuse très obscure, au détour de laquelle nous ne trouvâmes plus que matière calcaire: c'est là qu'on rencontre la fontaine appelée l'Ambagi; celle-ci ne réjouit que les chameaux, car il n'y a qu'eux qui en boivent: si elle est très abondante elle est aussi très minérale, et ne serait peut-être pas moins propre à la guérison de plusieurs maux que celles de Spa et de Barege; mais ici où, grâce à la stérilité du sol et la sobriété des habitants, il n'y a que peu de malades et point de médecins, elle croupit sans gloire sur sa fange méphitique et noire; et comme elle purge ceux qui peuvent supporter son arrière-goût, et qu'elle augmente leur soif au lieu de les désaltérer, elle passe pour l'hamadryade la plus malfaisante du pays; au reste elle a fait croître sept à huit palmiers, qui forment le seul bocage qu'il y ait à cinquante lieues à la ronde.
Description de Cosséir.
Je m'aperçus, à la légèreté de l'air, que nous approchions de la mer; effectivement, en suivant un large ravin, bientôt nous la vîmes se briser contre les récifs qui bordent la côte; à l'horizon un brouillard nous indiqua celle d'Asie, trop éloignée cependant pour pouvoir jamais être aperçue. Les Arabes Ababdes, qui nous avaient précédés, avaient été en avant avertir les habitants de Cosséir; et nous les vîmes revenir avec les cheikhs de la ville et leur suite, précédés d'un troupeau de moutons, premier présent de paix et d'hommage; le costume Cosséirien, qui est celui de la Mekke, celui des Ababdes, dont une partie était nue avec une seule draperie autour des reins, une lance à la main, et une dague attachée au bras gauche, assis les jambes croisées sur la selle élevée des dromadaires élancés, tout cela formait un ensemble qui avait de la singularité et de l'intérêt; les Mekkains, d'un maintien plus grave, coiffés comme des augures, vêtus d'habits longs à larges raies, étaient montés sur de grands chameaux. À la rencontre des différents corps tout le monde mit pied à terre; nos troupes se mirent en bataille, et après une conférence amicale de quelques; minutes, nous allâmes tout d'un temps prendre possession du château, au-dessus duquel flottait déjà l'étendard blanc de la paix. Je m'étais figuré la ville de Cosséir si affreuse, le château tellement en ruine, que je trouvai la première presque fastueuse, et l'autre un fort; celui-ci est un édifice Arabe bâti du temps des califes, dans le style des fortifications d'Alexandrie, formant un carré de quatre courtines, flanquées de quatre bastions, sans fossés; mais en ajoutant une contr'escarpe à ce qui existe, on en pourrait faire un château à résister aux batteries flottantes et aux forces qu'on peut débarquer au fond de la Mer Rouge: je fis un dessin dans lequel je rendis compte du port, de la rade, de la ville, du phare, et du château, avec le tableau portrait de notre rencontre avec les habitants: le lendemain j'en fis un autre au revers, où l'on voit les brisants et les doubles récifs qui forment le port, le mettent à l'abri contre les vents du nord, et le laissent ouvert à ceux de l'est et du sud-est; dans ce second dessin on voit la chaîne des montagnes qui bordent la côte escarpée, sans port, sans eaux, et déserte, dit-on, jusqu'à Babel Mandel. Il serait intéressant d'aller y reconnaître la rade de Bérénice, faite à grands frais par les Ptolomées à quarante lieues au sud, et abandonnée pour celle de Cosséir, qui ne peut cependant contenir qu'un petit nombre de petits vaisseaux marchands, la rade n'ayant seulement que deux brasses à deux brasses et demie à sa plus grande profondeur; on est obligé pour les chargements de faire porter les marchandises à bras à cent cinquante pas de la rive, de les déposer dans des chaloupes qui les conduisent enfin jusqu'au bâtiment sur lequel elles doivent être chargées: avec tous ces inconvénients on est d'abord tout étonné de trouver encore quelques agitations commerciales sous les masures du chétif village de Cosséir: mais lorsqu'on pense que c'est encore le meilleur port connu de la Mer Rouge; que c'est celui qui fournit le bled à la Mekke, et qui reçoit le café de l'Yémen; qu'il est le point de contact de l'Asie et de l'Afrique, et pourrait devenir l'entrepôt des marchandises de ces deux parties du monde, on s'étonne encore bien davantage qu'un gouvernement puisse être si aveuglément dévorateur; de n'avoir pensé qu'à imposer et vexer un commerce qui eût payé un si gros intérêt des avances qu'on lui aurait faites, et de ne trouver à Cosséir ni douanes, ni magasins, ni même une seule citerne. Lorsque nous arrivâmes dans ce port, il n'y avait d'eau que celle apportée d'Asie, et dont chaque gobelet coûtait un sou: l'activité de nos soldats leur fit trouver des sources en vingt-quatre heures; nous eûmes pour rien de l'eau meilleure que celle que l'on vendait si cher: à la vérité elle ne pouvait être gardée ou chauffée sans prendre une amertume presque insupportable; mais, comme il est sûr que l'eau existe aux environs de Cosséir, nous laissâmes à la garnison qui y restait, et à l'infatigable Douzelot qui allait y commander, l'espoir d'en trouver dans des lits de glaise qui ne serait imprégnée d'aucune substance âcre et malfaisante.
La côte aux environs de Cosséir est d'une pauvreté hideuse; mais la mer y est riche en poissons, en coquillages et en coraux; ces derniers sont si nombreux, qu'il est possible que ce soient eux qui aient donné le nom de rouge à cette mer, tandis que le sable en est blanc; les récifs ne sont que coraux et madrépores, ainsi que tous les rochers qui avoisinent les parages jusqu'à une demi lieue de la rive actuelle; ce qui indiquerait encore qu'à cette rive la mer se retire ou que ses bords s'élèvent. J'aurais eu grand plaisir à faire une collection de coquilles qui, au premier aspect, me parurent aussi nombreuses que variées; mais quelques dessins à faire, et des soins à prendre pour le retour, ne me laissèrent de libre que le temps d'aller faire une course sur la côte avec les Arabes Ababdes, nos nouveaux alliés; je montai de leurs dromadaires avec la selle à leur usage, je fus ravi de la légèreté de l'un, et de la commodité de l'autre: nous gagnâmes toute leur estime en faisant avec eux des simulacres de charge, leur montrant assez de confiance pour nous éloigner et ne revenir que de nuit à Cosséir, en courant enfin comme eux jusqu'à faire une lieue en moins d'un quart d'heure.