DE M. DE VOLTAIRE
Mars 1737.

Deliciæ humani generis, ce titre vous est plus cher que celui de monseigneur, d'altesse royale et de majesté, et ne vous est pas moins dû.

Je dois d'abord rendre compte à Votre Altesse Royale de mes démarches; car enfin je me suis fait votre sujet. Nous avons, nous autres catholiques, une espèce de sacrement que nous appelons la Confirmation; nous y choisissons un saint pour être notre patron dans le ciel, notre espèce de dieu tutélaire: je voudrais bien savoir pourquoi il me serait permis de me choisir un petit dieu plutôt qu'un roi? Vous êtes fait pour être mon roi, bien plus assurément que saint François d'Assise ou saint Dominique ne sont faits pour être mes saints. C'est donc à mon roi que j'écris; et je vous apprends, rex amate, que je suis revenu dans votre petite province de Cirey, où habitent la philosophie, les grâces, la liberté, l'étude. Il n'y manque que le portrait Votre Majesté. Vous ne nous le donnez point; vous ne voulez point que nous ayons des images pour les adorer, comme dit la sainte Écriture.

J'ai vu enfin le Socrate dont Votre Altesse Royale m'a daigné faire présent: ce présent me fait relire tout ce que Platon dit de Socrate. Je suis toujours de mon premier avis:

La Grèce, je l'avoue, eut un brillant destin; Mais Frédéric est né: tout change; je me flatte Qu'Athènes quelque jour doit céder à Berlin; Et déjà Frédéric est plus grand que Socrate,

aussi dégagé des superstitions populaires, aussi modeste qu'il était vain. Vous n'allez point dans une église de luthériens vous faire déclarer le plus sage de tous les hommes: vous vous bornez à faire tout ce qu'il faut pour l'être. Vous n'allez point de maison en maison, comme Socrate, dire au maître qu'il est un sot, au précepteur qu'il est un âne, au petit garçon qu'il est un ignorant: vous vous contentez de penser tout cela de la plupart des animaux qu'on appelle hommes, et vous songez encore, malgré cela, à les rendre heureux.

J'apprends que Votre Altesse Royale vient de rendre justice à M. Wolf. Vous immortalisez votre nom: vous le rendez cher à tous les siècles en protégeant le philosophe éclairé contre le théologien absurde et intrigant. Continuez, grand prince, grand homme; abattez le monstre de la superstition et du fanatisme, ce véritable ennemi de la divinité et de la raison. Soyez le roi des philosophes: les autres princes ne sont que les rois des hommes.

Je remercie tous les jours le ciel de ce que vous existez. Louis XIV, dont j'aurai l'honneur d'envoyer un jour à Votre Altesse Royale l'histoire manuscrite, a passé les dernières années de sa vie dans de misérables disputes au sujet d'une bulle ridicule pour laquelle il s'intéressait sans savoir pourquoi, et il est mort tiraillé par des prêtres qui s'anathématisaient les uns les autres avec le zèle le plus insensé et le plus furieux. Voilà à quoi les princes sont exposés: l'ignorance, mère de la superstition, les rend victimes de faux dévots. La science que vous possédez vous met hors de leurs atteintes.

J'ai lu avec une grande attention la Métaphysique de M. Wolf. Grand prince, me permettez-vous de dire ce que j'en pense? Je crois que c'est vous qui avez daigné la traduire: J'ai vu des petites corrections de votre main. Émilie vient de la lire avec moi:

C'est de votre Athènes nouvelle
Que ce trésor nous est venu;
Mais Versailles n'en a rien su,
Ce trésor n'est pas fait pour elle.