Ces rois sans amitié et sans retour, dont vous me parlez, me paraissent ressembler à la bûche que Jupiter donna pour roi aux grenouilles. Je ne connais l'ingratitude que par le mal qu'elle m'a fait. Je peux même dire, sans affecter des sentiments qui ne me sont pas naturels, que je renoncerais à toute grandeur si je la croyais incompatible avec l'amitié. Vous avez bien votre part à la mienne. Votre naïveté, cette sincérité et cette noble confiance que vous me témoignez dans toutes les occasions, méritent bien que je vous donne le titre d'ami.

Je voudrais que vous fussiez le précepteur des princes, que vous leur apprissiez à être hommes, à avoir des cœurs tendres, que vous leur fissiez connaître le véritable prix des grandeurs, et le devoir qui les oblige à contribuer au bonheur des humains. Mon pauvre Césarion a été arrêté tout court par la goutte. Il s'en est défait le mieux qu'il a pu, et s'est mis en chemin pour Cirey. C'est à vous de juger s'il ne mérite pas toute l'amitié que j'ai pour lui. En prenant congé de mon petit ami, je lui ai dit: Songez que vous allez au paradis terrestre, à un endroit mille fois plus délicieux que l'île de Calypso; que la déesse de ces lieux ne le cède en rien à la beauté de l'enchanteresse de Télémaque, que vous trouverez en elle tous les agréments de l'esprit, si préférables à ceux du corps; que cette merveille occupe son loisir par la recherche de la vérité. C'est là que vous verrez l'esprit humain dans son dernier degré de perfection, la sagesse sans austérité, entourée des tendres Amours et des Ris. Vous y verrez d'un côté le sublime Voltaire et de l'autre l'aimable auteur du Mondain: celui qui sait s'élever au dessus de Newton, et qui, sans s'avilir, sait chanter Phyllis. De quelle façon, mon cher Césarion, pourra-t-on vous faire abandonner un séjour si plein de charmes? Que les liens d'une vieille amitié sont faibles contre tant d'appas!

Je remets mes intérêts entre vos mains et c'est à vous, monsieur, de me rendre mon ami. Il est peut-être l'unique mortel digne de devenir citoyen de Cirey; mais souvenez-vous que c'est tout mon bien, et que ce serait une injustice criante de me le ravir.

J'espère que mon petit ambassadeur reviendra chargé de la toison d'or, c'est le dire de votre Pucelle et de tant d'autres pièces à moitié promises, mais encore plus impatiemment attendues. Vous savez que j'ai un goût déterminé pour vos ouvrages et il y aurait plus que de la cruauté à me les refuser.

Il me semble que la dépravation du goût n'est pas si générale en France que vous le croyez. Les Français connaissent encore un Apollon à Cirey, des Fontenelle, des Crébillon, des Rollin, pour la clarté et la beauté du style historique; des d'Olivet pour les traductions, des Bernard et des Gresset, dont les muses naturelles et polies peuvent très bien remplacer les Chaulieu et les La Fare.

Si Gresset pèche quelquefois contre l'exactitude, il est excusable par le feu qui l'emporte; plein de ses pensées, il néglige les mots. Que la nature fait peu d'ouvrages accomplis! et qu'on voit peu de Voltaire. J'ai pensé oublier M. de Réaumur qui, en qualité de physicien, est en grande réputation chez vous. Voilà ce qui me paraît la quintescence de vos grands hommes. Les autres auteurs ne me semblent pas fort dignes d'attention. Les belles-lettres ne sont plus récompensées, comme elles l'étaient du temps de Louis le Grand. Ce prince, quoique peu instruit, se faisait une affaire sérieuse de protéger ceux dont il attendait son immortalité. Il aimait la gloire, et c'est à cette noble passion que la France est redevable de son académie et de ses arts qui y fleurissent encore.....

Frédéric Ier, roi de Prusse, prince d'un génie fort borné, bon, mais facile, a fait assez fleurir les arts sous son règne. Ce prince aimait la grandeur et la magnificence; il était libéral jusqu'à la profusion. Au mépris de toutes les louanges qu'on prodiguait à Louis XIV, il crut qu'en choisissant ce prince pour son modèle, il ne pourrait manquer d'être loué à son tour. Dans peu on vit la cour de Berlin devenir le singe de celle de Versailles: on imitait tout: cérémonial, harangues, pas mesurés, pas comptés, grands mousquetaires, etc. Souffrez que je vous épargne l'ennui d'un pareil détail.

La reine Charlotte, épouse de Frédéric, était une princesse qui, avec tous les dons de la nature, avait reçu une excellente éducation. Elle était fille du duc de Lunebourg, depuis électeur de Hanovre. Cette princesse avait connu particulièrement Leibnitz, à la cour de son père. Ce savant lui avait enseigné les principes de la philosophie, et surtout de la métaphysique. La reine considérait beaucoup Leibnitz; elle était en commerce de lettres avec lui, ce qui lui fit faire de fréquents voyages à Berlin. Ce philosophe aimait naturellement toutes les sciences: aussi les possédait-il toutes. M. de Fontenelle, en parlant de lui, dit très spirituellement qu'en le décomposant, on trouverait assez de matière pour former beaucoup d'autres savants. L'attachement de Leibnitz pour les sciences ne lui faisait jamais perdre de vue le soin de les établir. Il conçut le dessein de former à Berlin une académie sur le modèle de celle de Paris, en y apportant cependant quelques légers changements; il fit ouverture de son dessein à la reine, qui en fut charmée, et lui promit de l'assister de tout son crédit.

On parla un peu de Louis XIV; les astronomes assurèrent qu'ils découvriraient une infinité d'étoiles dont le roi serait indubitablement le parrain; les botanistes et les médecins lui consacreraient leurs talents, etc. Qui aurait pu résister à tant de genres de persuasion? Aussi en vit-on les effets. En moins de rien, l'Observatoire élevé, le théâtre de l'anatomie ouvert; l'académie toute formée eut Leibnitz pour son directeur. Tant que la reine vécut, l'académie se soutint assez bien; mais, à sa mort, il n'en fut pas de même. Le roi son époux la suivit de près. D'autre temps, d'autres soins. À présent les arts dépérissent; et je vois, les larmes aux yeux, tout savoir fuir de chez nous; et l'ignorant d'un air arrogant, et la barbarie des mœurs s'en approprier la place:

Du laurier d'Apollon, dans nos stériles champs
La feuille négligée est désormais flétrie:
Dieux! pourquoi mon pays n'est-il plus la patrie
Et de la gloire et des talents?