Je ne vous parle point des troupes: cette matière est trop prohibée à Ferney pour que je la touche.

Vous sentirez qu'en faisant tout cela, je n'ai pas été les bras croisés.

À propos de croisés; ni l'empereur ni moi ne nous croiserons contre le Croissant; il n'y a plus de reliques à remporter de Jérusalem. Nous espérons que la paix se fera peut-être cet hiver; et d'ailleurs nous aimons le proverbe qui dit: Il faut vivre et laisser vivre. À peine y a-t-il dix ans que la paix dure; il faut la conserver autant qu'on le pourra sans risque, et ni plus ni moins se mettre en état de n'être pas pris au dépourvu par quelque chef de brigands, conducteur d'assassins à gage.

Ce système n'est ni celui de Richelieu ni celui de Mazarin; mais il est celui du bien des peuples, objet principal des magistrats qui les gouvernent.

Je vous souhaite cette paix accompagnée de toutes les prospérités possibles et j'espère que le patriarche de Ferney n'oubliera pas le philosophe de Sans-Souci qui admire et admirera son génie jusqu'à extinction de chaleur humaine. Vale. Fédéric.

DE M. DE VOLTAIRE
À Ferney, 28 octobre 1772.

Monsieur Guibert, votre écolier
Dans le grand art de la tactique,
À vu ce bel esprit guerrier
Que tout prince aujourd'hui se pique
D'imiter, sans lui ressembler,
Et que tout héros, germanique,
Espagnol, gaulois, britannique,
Vainement voudrait égaler.
Monsieur Guibert est véridique:
Il dit qu'il a lu dans vos yeux
Toute votre histoire héroïque,
Quoique votre bouche s'applique
À la cacher aux curieux.
Vous vous obstinez à vous taire
Sur tant de travaux glorieux;
Et l'Europe fait beaucoup mieux,
Car elle fait tout le contraire.

Ce M. Guibert, Sire, fait comme l'Europe; il parle de Votre Majesté avec enthousiasme. Il dit qu'il vous a trouvé en état de faire vingt campagnes; Dieu nous en préserve! mais accordez-vous donc avec lui; car il dit que vous avez un corps digne de votre âme, et vous prétendez que non; il est vrai qu'il vous a contemplé principalement des jours de revue; et ces jours-là, vous pourriez bien vous rengorger et vous requinquer, comme une belle à son miroir.

Je ne vous proposais pas, Sire, vingt campagnes, je n'en proposais qu'une ou deux; et encore c'était contre les ennemis de Jésus-Christ et de tous les beaux-arts. Je disais: Il protège les jésuites, il protégera bien la Vierge Marie contre Mahomet et la bonne Vierge lui donnera sans doute deux ou trois belles provinces à son choix pour récompense d'une si sainte action.

Je viens de relire l'article Guerre, dont Votre Majesté pacifique a la bonté de me parler: il est vraiment un peu insolent par excès d'humanité; mais je vous prie de considérer que toutes ces injures ne peuvent tomber que sur les Turcs, qui sont venus du bord oriental de la mer Caspienne jusqu'auprès de Naples, et qui, chemin faisant, se sont emparés des lieux saints, et même du tombeau de Jésus-Christ qui ne fut jamais enterré. En un mot, je ressemblais comme deux gouttes d'eau à ce fou de Pierre l'Ermite, qui prêchait la croisade. L'empereur des Romains, que vous aimez, et qui se regarde comme votre disciple, ne pouvait se plaindre de moi; je lui donnais d'un trait de plume un très beau royaume. On aurait pu, avant qu'il fût dix ans, jouer un opéra grec à Constantinople. Dieu n'a pas béni mes intentions, toutes chrétiennes qu'elles étaient, du moins les philosophes vous béniront d'ériger un mausolée à Copernic, dans le temps que votre ami Moustapha fait enseigner la philosophie d'Aristote à Stamboul. Vous ne voulez point rebâtir Athènes, mais vous élevez un monument à la raison et au génie.