Sire, la lettre dont Votre Majesté m'a honoré le 22 octobre, est, depuis vingt ans, celle qui m'a le plus consolé; votre temple aux mânes de votre sœur, Wilhelminae sacrum, est digne de la plus belle antiquité et de vous seul dans le temps présent; madame la duchesse de Virtemberg versera bien des larmes de tendresse, en voyant le dessin de ce beau monument.
Le canal, les villes rebâties, les marais desséchés, les villages établis, la servitude abolie, sont de Marc-Aurèle ou de Julien. Je dis de Julien, car je le regarde comme le plus grand des empereurs, et je suis toujours indigné contre Labletterie, qui ne l'a justifié qu'à demi, et qui a passé pour impartial, parce qu'il ne lui prodigue pas autant d'injures et de calomnies que Grégoire de Nazianze et Théodoret.
Je vous bénis dans mon village de ce que vous en avez tant bâti: je vous bénis au bord de mon marais de ce que vous en avez tant desséché: je vous bénis avec mes laboureurs de ce que vous en avez tant délivrés d'esclavage, et que vous les avez changés en hommes. Gengis-kan et Tamerlan ont gagné des batailles comme vous, ils ont conquis plus de pays que vous; mais ils dévastaient, et vous améliorez. Je ne sais s'ils auraient recueilli les jésuites; mais je suis sûr que vous les rendrez utiles, sans souffrir qu'ils puissent jamais être dangereux. On dit qu'Antoine fit le voyage de Brindes à Rome dans un char traîné par des lions; vous attelez des renards au vôtre, mais vous leur mettez un frein dans leur gueule; et, quand il le faudra, vous leur mettrez le feu au derrière, comme Samson, après les avoir attachés par la queue.
DU ROI
10 décembre 1773.
Madame la landgrave de Darmstadt est de retour de Pétersbourg. Elle ne tarit point sur les éloges de l'impératrice et des choses utiles qu'elle a exécutées, et des grands projets qu'elle médite encore. Diderot et Grimm y passeront l'hiver. Cette cour réunit le faste, la magnificence et la politesse: et l'impératrice surpasse tout le reste par l'accueil gracieux qu'elle fait aux étrangers.
Après vous avoir parlé de cette cour, comment vous entretenir des jésuites? Ce n'est qu'en faveur de l'instruction de la jeunesse que je les ai conservés. Le pape leur a coupé la queue; ils ne peuvent plus servir, comme les renards de Samson, pour embraser les moissons des Philistins. D'ailleurs, la Silésie n'a produit ni de père Guignard ni de Malagrida. Nos Allemands n'ont pas les passions aussi vives que les peuples méridionaux.
Si toutes ces raisons ne vous touchent point, j'en alléguerai une plus forte: j'ai promis, par la paix de Dresde, que la religion demeurerait in statu quo dans mes provinces. Or j'ai eu des jésuites, donc il faut les conserver. Les princes catholiques ont tout à propos un pape à leur disposition qui les absout de leurs serments par la plénitude de sa puissance: pour moi, personne ne peut m'absoudre, je suis obligé de garder ma parole, et le pape se croirait pollué s'il me bénissait; il se ferait couper les doigts avec lesquels il aurait donné l'absolution à un maudit hérétique de ma trempe.....
DU ROI
À Postdam. 19 juin 1774.
.....Pour le bon roi Louis XV, il est allé en poste chez le père éternel. J'en ai été fâché: c'était un honnête homme, qui n'avait d'autre défaut que celui d'être roi. Son successeur débute avec beaucoup de sagesse, et fait espérer aux Welches un gouvernement heureux. Je voudrais qu'il eût traité la Du Barry plus doucement, par respect pour son bisaïeul.
Si la monarchie influe sur ce jeune homme, les petits-maîtres seront en rosaire, et les initiées de Vénus couvertes d'Agnus Dei. Il faudra que quelque évêque s'intéresse pour Morival, et qu'un picpuce plaide sa cause. On prétend qu'un orage se forme et menace les philosophes. J'attends tranquillement dans mon petit coin les nouveautés et les événements que ce nouveau règne va produire. Disposé à admirer tout ce qui sera admirable, et à faire mes réflexions sur ce qui ne le sera pas, ne m'intéressant qu'au sort des philosophes, et principalement a celui du patriarche de Ferney, dont le philosophe de Sans-Souci a été, est et sera le sincère admirateur. Vale. Fédéric.