»Pardonnez a ces vérités que vous dit un vieillard qui a peu de temps à vivre; et il vous le dit avec d'autant plus de confiance que, convaincu lui-même de ses misères et de ses faiblesses infiniment plus grandes que les vôtres, mais moins dangereuses par son obscurité, il ne peut être soupçonné par vous de se croire exempt de torts pour se mettre en droit de se plaindre de quelques-uns des vôtres. Il gémit des fautes que vous pouvez avoir faites autant que des siennes, et il ne veut plus songer qu'à réparer avant sa mort les écarts funestes d'une imagination trompeuse, en faisant des vœux pour qu'un aussi grand homme que vous soit aussi heureux et aussi grand en tout qu'il doit l'être.»

réponse du roi, 12 mai 1760.—«Je sais très bien que j'ai des défauts et même de grands défauts. Je vous assure que je ne me traite pas doucement et que je ne me pardonne rien, quand je me parle à moi-même; mais j'avoue que ce travail serait moins infructueux si j'étais dans une situation où mon âme n'eût pas à souffrir de secousses aussi impétueuses...

»Je n'entre pas dans la recherche du passé. Vous avez eu sans doute les plus grands torts envers moi. Votre conduite n'eût été tolérée par aucun philosophe. Je vous ai tout pardonné et même je veux tout oublier. Mais si vous n'aviez pas eu affaire à un fou amoureux de votre beau génie, vous ne vous en sériez pas tiré aussi bien chez tout autre. Tenez-vous le donc pour dit et que je n'entende plus parler de cette nièce qui m'ennuie...»

Sans doute, Frédéric avait encore sur le cœur le refus de Mme Denis de venir à Berlin, avec de brillants avantages de sa part, pour y tenir la maison de son oncle. Le roi songeait peut-être que si cette Parisienne avait fait moins la dédaigneuse et marqué plus d'affection à Voltaire, il eût gardé toujours près de lui le plus aimable et le plus grand homme de son siècle. Vous ne vous en seriez pas tiré aussi bien chez tout autre, on sent là cette main qui tint impitoyablement enfermé ce malheureux baron de Trenck.

de frédéric., 31 octobre 1760.—«Le gros de notre espèce est sot et méchant. Tout homme a une bête féroce en soi, peu savent l'enchaîner; la plupart lui lâchent le frein, lorsque la terreur et les lois ne les retiennent pas.

»Vous me trouverez peut-être un peu misanthrope. Je suis malade, je souffre, et j'ai affaire à une demi-douzaine de coquins et de coquines qui démonteraient un Socrate, un Antonin. Vous êtes heureux de suivre les conseils de Candide et de vous borner à cultiver votre jardin. Il n'est pas donné à tout le monde d'en faire autant. Il faut que le bœuf trace un sillon, que le rossignol chante, que le dauphin nage et que je fasse la guerre.»

de frédéric.—24 octobre 1765.—«Je vous félicite de la bonne opinion que vous avez de l'humanité. Pour moi, qui, par le devoir de mon état, connais beaucoup cette espèce à deux pieds sans plume, je vous prédis que ni vous ni tous les philosophes du monde ne corrigeront le genre humain de la superstition... Cependant je crois que la voix de la raison, à force de s'élever contre le fanatisme, pourra rendre la race future plus tolérante que celle de notre temps; et c'est beaucoup gagner.

»On vous aura l'obligation d'avoir corrigé les hommes de la plus cruelle, de la plus barbare folie qui les ait possédés et dont les suites font horreur.»

de frédéric, 14 octobre 1773,—«J'ai été en Prusse abolir le servage, réformer des lois barbares, en promulguer de plus raisonnables, ouvrir un canal qui joint la Vistule, la Nètre, la Vaste, l'Oder et l'Elbe; rebâtir des villes détruites depuis la peste de 1709, défricher vingt milles de marais et établir quelque police dans un pays où ce nom était même inconnu... De plus j'ai arrangé la bâtisse de soixante villages dans la haute Silésie, où il restait des terres incultes. Chaque village a vingt familles. J'ai fait faire des grands chemins dans les montagnes et rebâti deux villes brûlées.

Je ne vous parle point de troupes, cette matière est trop prohibée à Ferney pour que je la touche. Je vous souhaite cette paix, accompagnée de toutes les prospérités possibles et j'espère que le patriarche de Ferney n'oubliera pas le philosophe de Sans-Souci, qui admire et admirera son génie, jusqu'à extinction de chaleur humaine. Vale. Frédéric.»