Il fallut encore trois victoires avant d'accabler ces Peuples sous le joug. Enfin le sang cimenta le Christianisme et la Servitude. Vitiking lui-même lassé de ses malheurs fut obligé de recevoir le baptême, et de vivre désormais tributaire de son Vainqueur. Le Roi pour mieux s'assurer du Pays, transporta des Colonies Saxonnes jusqu'en Italie, et établit des Colonies de Francs dans les terres des vaincus, mais il joignit à cette politique sage la cruauté de faire poignarder par des espions les Saxons qui voulaient retourner à leur culte. Souvent les Conquérants ne sont cruels que dans la guerre. La paix amène des mœurs et des lois plus douces. Charlemagne au contraire fit des lois qui tenaient de l'inhumanité de ses conquêtes.

Ayant vu comment ce Conquérant traita les Allemands idolâtres, voyons comment il se conduisit avec les Mahométans d'Espagne. Il arrivait déjà parmi eux ce qu'on vit bientôt après, en Allemagne, en France et en Italie. Les Gouverneurs se rendaient indépendants. Les Émirs de Barcelone et ceux de Saragosse s'étaient mis sous la protection de Pépin. L'Émir de Saragosse en 778 vient jusqu'à Paderborne prier Charlemagne de le soutenir contre son Souverain. Le Prince Français prit le parti de ce Musulman, mais il se donna bien garde de le faire Chrétien. D'autres intérêts, d'autres soins. Il s'allie avec des Sarrasins contre des Sarrasins; mais après quelques avantages sur les frontières d'Espagne, son arrière-garde est défaite à Roncevaux, vers les montagnes des Pyrénées par les Chrétiens mêmes de ces montagnes, mêlés aux Musulmans. C'est là que périt Roland son neveu. Ce malheur est l'origine de ces fables qu'un Moine écrivit au IIe Siècle, sous le nom de l'Archevêque Turpin, et qu'ensuite l'imagination de l'Arioste a embellies. On ne sait point en quel temps Charles essuya cette disgrâce, et on ne voit point qu'il ait tiré vengeance de sa défaite. Content d'assurer ses frontières contre des ennemis trop aguerris, il n'embrasse que ce qu'il peut retenir, et règle son ambition sur les conjonctures qui la favorisent.

C'est à Rome et à l'Empire d'Occident que cette ambition aspirait. La puissance des Rois de Lombardie était le seul obstacle; l'Église de Rome et toutes les Églises sur lesquelles elle influait, les Moines déjà puissants, les Peuples déjà gouvernés par eux, tout appelait Charlemagne à l'Empire de Rome. Le Pape Adrien né Romain, homme d'un génie adroit et ferme, aplanit la route. D'abord il l'engage à répudier la fille du Roi Lombard Didier, et Charlemagne la répudie après un an de mariage, sans en donner d'autre raison, sinon qu'elle ne lui plaisait pas. Didier qui voit cette union fatale du Roi et du Pape contre lui, prend un parti, courageux. Il veut surprendre Rome et s'assurer de la personne du Pape, mais l'Évêque habile fait tourner la guerre en négociation. Charles envoie des Ambassadeurs pour gagner du temps. Enfin il passe les Alpes, une partie des troupes de Didier l'abandonne. Ce Roi malheureux s'enferme dans Pavie sa Capitale, Charlemagne l'y assiège au milieu de l'hiver. La Ville réduite à l'extrémité se rend après un siège de six mois. Didier pour toute condition obtient la vie. Ainsi finit ce Royaume des Lombards qui avaient détruit en Italie la puissance Romaine, et qui avaient substitué leurs lois à celles des Empereurs. Didier le dernier de ces Rois fut conduit en France dans le Monastère de Corbie, où il vécut et mourut captif et Moine, tandis que son fils allait inutilement demander des secours dans Constantinople à ce fantôme d'Empire Romain détruit en Occident par ses ancêtres. Il faut remarquer que Didier ne fut pas le seul Souverain que Charlemagne enferma, il traita ainsi un Duc de Bavière et ses enfants.

Charlemagne n'osait pas encore se faire Souverain de Rome. Il ne prit que le titre de Roi d'Italie, tel que le portaient les Lombards. Il se fit couronner comme eux dans Pavie d'une couronne de fer qu'on garde encore dans la petite Ville de Monza. La justice s'administrait toujours à Rome au nom de l'Empereur Grec. Les Papes même recevaient de lui la confirmation de leur élection. Charlemagne prenait seulement ainsi que Pépin le titre de Patrice, que Théodoric et Attila avaient aussi daigné prendre; ainsi ce nom d'Empereur, qui dans son origine ne désignait qu'un Général d'armée, signifiait encore le Maître de l'Orient et de l'Occident. Tout vain qu'il était, on le respectait, on craignait de l'usurper, on n'affectait que celui de Patrice, qui autrefois voulait dire Sénateur Romain.

Les Papes déjà très puissants dans l'Église, très-grands Seigneurs à Rome et Princes temporels dans un petit Pays, n'avaient dans Rome même qu'une autorité précaire et chancelante. Le Préfet, le Peuple, le Sénat, dont l'ombre subsistait, s'élevaient souvent contre eux. Les inimitiés des familles qui prétendaient au Pontificat, remplissaient Rome de confusion.

Les deux neveux d'Adrien conspirèrent contre Léon III son successeur, élu Pape selon l'usage par le Peuple et le Clergé Romain. Ils l'accusent de beaucoup de crimes, ils animent les Romains contre lui: on traîne en prison, on accable de coups à Rome celui qui était si respecté partout ailleurs. Il s'évade, il vient se jeter aux genoux du Patrice Charlemagne à Paderborne. Ce Prince qui agissait déjà en maître absolu, le renvoya avec une escorte et des Commissaires pour le juger. Ils avaient ordre de le trouver innocent. Enfin Charlemagne, maître de l'Italie comme de l'Allemagne et de la France, juge du Pape, arbitre de l'Europe vient à Rome en 801. Il se fait reconnaître et couronner Empereur d'Occident, titre qui était éteint depuis près de 500 années.

Alors régnait en Orient cette Impératrice Irène, fameuse par son courage et par ses crimes, qui avait fait mourir son fils unique, après lui avoir arraché les yeux. Elle eût voulu prendre Charlemagne; mais trop faible pour lui faire la guerre, elle voulut l'épouser et réunir ainsi les deux Empires. Tandis qu'on ménageait ce mariage, une révolution chassa Irène d'un trône qui lui avait tant coûté. Charles n'eut donc que l'Empire d'Occident. Il ne posséda presque rien dans les Espagnes; car il ne faut pas compter pour domaine le vain hommage de quelques Sarrasins. Il n'avait rien sur les côtes d'Afrique, tout le reste était sous sa domination.

S'il eût fait de Rome sa Capitale, si ses Successeurs y eussent fixé leur principal séjour, et surtout si l'usage de partager ses États à ses enfants n'eût point prévalu chez les Barbares, il est vraisemblable qu'on eût vu renaître l'Empire Romain. Tout concourut depuis à démembrer ce vaste corps, que la valeur et la fortune de Charlemagne avait formé, mais rien n'y contribua plus que ses descendants.

Il n'avait point de Capitale, seulement Aix-la-Chapelle était le séjour qui lui plaisait le plus. Ce fut-là qu'il donna des audiences avec le faste le plus imposant aux Ambassadeurs des Califes et à ceux de Constantinople. D'ailleurs il était toujours en guerre ou en voyage, ainsi que vécut Charlequint longtemps après lui. Il partagea ses États et même de son vivant, comme tous les Rois de ce temps-là.

Mais enfin quand de ses fils qu'il avait désignés pour régner, il n'y resta plus que ce Louis si connu sous le nom de Débonnaire, auquel il avait déjà donné le Royaume d'Aquitaine, il l'associa à l'Empire dans Aix-la-chapelle et lui commanda de prendre lui-même sur l'autel la Couronne Impériale, pour faire voir au monde que cette Couronne n'était due qu'à la valeur du Père et au mérite du fils, et comme s'il eût pressenti qu'un jour les Ministres de l'autel voudraient disposer de ce diadème.