Le jugement de Dieu par l'eau chaude s'exécutait en faisant plonger le bras nu de l'accusé dans une cuve d'eau bouillante. Il fallait prendre au fond de la cuve un anneau béni. Le Juge en présence des Prêtres et du Peuple enfermait dans un sac le bras du patient, scellait le sac de son cachet, et si trois jours après il ne paraissait sur le bras aucune marque de brûlure, l'innocence était reconnue.
Tous les Historiens rapportent l'exemple de la Reine Teutberge, bru de l'Empereur Lothaire petit-fils de Charlemagne, accusée d'avoir commis un inceste avec son frère Moine et Sous-diacre. Elle nomma un champion qui se soumit pour elle à l'épreuve de l'eau bouillante, en présence d'une Cour nombreuse. Il prit l'anneau béni sans se brûler. Plusieurs hommes crédules, fondés sur de telles histoires, pensent qu'il y a des secrets qui peuvent rendre la peau insensible à l'action de l'eau bouillante; mais il n'y en a aucun; et tout ce qu'on peut dire sur cette aventure, et sur toutes celles qui lui ressemblent, c'est qu'elles ne sont pas vraies, ou que les Juges fermaient les yeux sur les artifices dont on se servait, pour faire croire qu'on plongeait la main dans l'eau chaude, car on pouvait aisément faire une cuve à double fond, l'air échauffé pouvait par des tuyaux soulever l'eau à peine tiède et la faire paraître bouillante. Il y a bien des manières de tromper, mais aucune d'être invulnérable.
La troisième épreuve était celle d'une barre de fer ardent, qu'il fallait porter dans la main l'espace de neuf pas. Il était plus difficile de tromper dans cette épreuve que dans les autres, aussi je ne vois personne qui s'y soit soumis dans ces Siècles grossiers.
À l'égard des Lois Civiles, voici ce qui me paraît de plus remarquable. Un homme qui n'avait point d'enfants, pouvait en adopter. Les époux pouvaient se répudier en Justice, et après le divorce il leur était permis de passer à d'autres noces. Nous avons dans Marculfe le détail de ces lois.
Mais ce qui paraîtra peut-être plus étonnant, et ce qui n'en est pas moins vrai, c'est qu'au Livre II de ces Formules de Marculfe, on trouve que rien n'était plus permis ni plus commun que de déroger à cette fameuse Loi Salique, par laquelle les Filles n'héritaient pas. On amenait sa fille devant le Comte ou le Commissaire, et on disait «ma chère fille, un usage ancien et impie ôte parmi nous toute portion paternelle aux filles, mais ayant considéré cette impiété, j'ai vu que, comme vous m'avez été donnés tous de Dieu également, je dois vous aimer de même; ainsi, ma chère fille, je veux que vous héritiez par portion égale avec vos frères dans toutes mes Terres, etc.»
On ne connaissait point chez les Francs qui vivaient suivant la Loi
Salique et Ripuaire, cette distinction de Nobles et de Roturiers, de
Nobles de nom et d'armes, et de Nobles ab avo ou gens vivant noblement.
Il n'y avait que deux ordres de Citoyens, les Libres et les Serfs, à peu
près comme aujourd'hui dans les Empires Mahométans et à la Chine.
LOUIS LE DÉBONNAIRE.
L'Histoire des grands évènements de ce Monde n'est guère que l'Histoire des crimes. Je ne vois point de Siècle que l'ambition des Séculiers et des Ecclésiastiques n'ait rempli d'horreurs.
À peine Charlemagne est-il au tombeau, qu'une guerre civile désole sa
Famille et l'Empire.
Les Archevêques de Milan et de Crémone allumèrent les premiers feux. Leur prétexte est que Bernard, Roi d'Italie, est le Chef de la Maison Carolingienne[9], le fils de l'aîné de Charlemagne. On voit assez la véritable raison dans cette fureur de remuer et dans cette frénésie d'ambition, qui s'autorise toujours des lois même faites pour la réprimer. Un Évêque d'Orléans entre dans leurs intrigues, l'oncle et le neveu lèvent des armées. On est prêt d'en venir aux mains à Châlons sur Saône, mais le parti de l'Empereur gagne par argent et par promesses la moitié de l'armée d'Italie. On négocie, c'est-à-dire on veut tromper. Le Roi est assez imprudent pour venir dans le camp de son oncle. Louis qu'on a nommé le Débonnaire, parce qu'il était faible, et qui fut cruel par faiblesse, fait crever les yeux à son neveu, qui lui demandait grâce à genoux. Le malheureux Roi meurt dans les tourments du corps et de l'esprit, trois jours après cette exécution cruelle. Alors Louis fait tondre et enfermer dans un Monastère ses trois frères, dans la crainte qu'un jour le sang de Charlemagne, trop respecté en eux, ne suscitât des guerres. Ce ne fut pas tout. L'empereur fait arrêter tous les partisans de Bernard, que ce Roi avait nommés sous l'espoir de sa grâce. Ils éprouvent le même supplice que le Roi. Les Ecclésiastiques sont exceptés de la sentence. On les épargne, eux qui étaient les auteurs de la guerre. La déposition ou l'exil sont leur seul châtiment. Louis ménageait l'Église, et l'Église fit bientôt sentir qu'il faut être ferme pour être respecté.