C'est par lui qu'il faut commencer de retrouver en Espagne des Rois Chrétiens. Cet Alfonse était artificieux et cruel. On l'appelle le Chaste, parce qu'il fut le premier qui refusa les cent filles aux Maures. On ne songe pas qu'il ne soutint point la guerre pour avoir refusé ce tribut, mais que voulant se soustraire à la domination des Maures et ne plus être tributaire, il fallait bien qu'il refusât les cent filles ainsi que le reste.

Les succès d'Alfonse qui, malgré beaucoup de traverses, enhardit les Chrétiens de Navarre à se donner un Roi. Les Aragonais levèrent l'étendard sous un Comte: ainsi sur la fin de Louis le Débonnaire, ni les Maures, ni les Français n'eurent plus rien dans ces Contrées stériles, mais le reste de l'Espagne obéissait aux Rois Musulmans. Ce fut alors que les Normands ravagèrent les côtes de l'Espagne, mais étant repoussés, ils retournèrent piller la France et l'Angleterre.

On ne doit point être surpris que les Espagnols des Asturies, de Léon, d'Aragon, aient été alors des barbares. La guerre qui avait succédé à la servitude, ne les avait pas polis. Ils étaient dans une si profonde ignorance, qu'Alfonse Roi de Léon et des Asturies, surnommé le Grand, fut obligé de donner à son fils des Précepteurs Mahométans.

Je ne cesse d'être étonné, quand je vois quels titres les Historiens prodiguent aux Rois. Cet Alfonse qu'ils appellent le Grand, fit crever les yeux à ses quatre frères; sa vie n'est qu'un tissu de cruautés et de perfidies. Ce Roi finit par faire révolter contre lui ses Sujets, et fut obligé de céder son petit Royaume à son fils vers l'an 910.

Cependant les Mahométans qui perdaient cette partie de l'Espagne qui confine à la France, s'étendaient partout ailleurs. Si j'envisage leur Religion, je la vois embrassée par toutes les Indes, et par les côtes orientales de l'Afrique où ils trafiquaient. Si je regarde leurs conquêtes, d'abord le Calife Aaron Rachild impose un tribut de soixante et dix mille écus d'or par an à l'Impératrice Irène. L'Empereur Nicéphore ayant ensuite refusé de payer le tribut, Aaron prend l'Île de Chypre et vient ravager la Grèce. Almamon son petit-fils, Prince d'ailleurs si recommandable par son amour pour les Sciences et par son savoir, s'empare par ses Lieutenants de l'Île de Crète en 825. Les Musulmans y firent bâtir la Ville de Candie.

En 826 les mêmes Africains qui avaient subjugué l'Espagne et fait des incursions dans cette Île fertile, encouragés par un Sicilien nommé Euphémiris, qui ayant, à l'exemple de son Empereur Michel, épousé une Religieuse, et poursuivi par les lois que l'Empereur s'était rendu favorables, fit à peu près en Sicile ce que le Comte Julien avait fait en Espagne.

Ni les Empereurs Grecs, ni ceux d'Occident ne purent alors chasser de Sicile les Musulmans, tant l'Orient et l'Occident étaient mal gouvernés. Ces Conquérants allaient se rendre maîtres de l'Italie, s'ils avaient été unis; mais leurs fautes sauvèrent Rome, comme celle des Carthaginois la sauvèrent autrefois. Ils partent de Sicile en 846 avec une flotte nombreuse. Ils entrent par l'embouchure du Tibre, et ne trouvant qu'un Pays, presque désert, ils vont assiéger Rome. Ils prirent les dehors, et ayant pillé la riche Église de Saint Pierre hors des murs, ils levèrent le siège pour aller combattre une armée de Français, qui venait secourir Rome sous un Général de l'Empereur Lothaire. L'armée Française fut battue, mais la Ville rafraîchie fut manquée; et cette expédition qui devait être une conquête, ne devint par leur mésintelligence qu'une incursion de Barbares. Ils revinrent bientôt après avec une armée formidable, qui semblait devoir détruire l'Italie et faire une Bourgade Mahométane de la Capitale du Christianisme. Le Pape Léon IV prenant dans ce danger une autorité que les Généraux de l'Empereur Lothaire semblaient abandonner, se montra digne en défendant Rome, d'y commander en Souverain. Il avait employé les richesses de l'Église à réparer les murailles, à élever des tours, à tendre des chaînes sur le Tibre. Il arma les milices à ses dépens, engagea les habitants de Naples et de Gayette à venir défendre les côtes et le port d'Ostie, sans manquer à la sage précaution de prendre d'eux des otages, sachant bien que ceux qui sont assez puissants pour nous secourir, le sont assez pour nous nuire. Il visita lui-même tous les postes et reçut les Sarrasins à leur descente, non pas en équipage de guerrier, ainsi qu'en avait usé Goflin Évêque de Paris dans une occasion encore plus pressante, mais comme un Pontife qui exhortait un Peuple Chrétien, et comme un Roi qui veillait à la sûreté de ses Sujets. Il était né Romain. Le courage des premiers âges de la République revivait en lui dans un temps de lâcheté et de corruption, tel qu'un des beaux monuments de l'ancienne Rome qu'on trouve quelquefois dans les ruines de la nouvelle. Son courage et ses soins furent secondés.

En 849, on reçut les Sarrasins courageusement à leur descente, et la tempête ayant dissipé la moitié de leurs vaisseaux, une partie de ces conquérants échappés au naufrage fut mise à la chaîne. Le Pape rendit sa victoire utile, en faisant travailler aux fortifications de Rome et à ses embellissements les mêmes mains qui devaient les détruire. Les Mahométans restèrent cependant maîtres du Garillan entre Capoue et Gayette, mais plutôt comme une Colonie de Corsaires indépendants, que comme des Conquérants disciplinés.

Je vois donc au IXe Siècle les Musulmans redoutables à la fois à Rome et à Constantinople, maîtres de la Perse, de la Syrie, de l'Arabie, et de toutes les Côtes d'Afrique jusqu'au Mont Atlas, et des trois quarts de l'Espagne. Mais ces Conquérants ne forment pas une Nation, comme les Romains étendus presqu'autant qu'eux, n'avaient fait qu'un seul Peuple.

Sous le fameux Calife Almamon vers l'an 815, un peu après la mort de Charlemagne, l'Égypte devint indépendante, et le Grand-Caire fut la résidence d'un Soudan. Le Prince de la Mauritanie Tangitane, sous le titre de Misamolin, était maître absolu de l'Empire de Maroc. La Nubie et la Lybie obéissaient à un autre Soudan. Les Abdérames qui avaient fondé le Royaume de Cordoue, ne purent empêcher d'autres Mahométans de fonder celui de Tolède. Toutes ces nouvelles Dynasties révéraient dans le Calife le successeur de leur Prophète. Ainsi que les Chrétiens allaient en foule en pèlerinage à Rome, les Mahométans de toutes les parties du Monde allaient à la Mecque, gouvernée par un Shérif que nommait le Calife; et c'était principalement par ce pèlerinage que le Calife maître de la Mecque était vénérable à tous les Princes de sa croyance. Mais ces Princes distinguant la Religion de leurs intérêts, dépouillaient le Calife en lui rendant hommage.