On avait écrit contre eux, et le sentiment le plus commun était sans-doute qu'on mangeait le véritable corps de JÉSUS-CHRIST, puisqu'on disputait pour savoir, si on le digérait et si on le rendait avec les excréments.

Enfin Bérenger, Archidiacre de Tours, enseigna vers 1050 par écrit et dans la chaire, que le corps véritable de Jésus-Christ n'est point et ne peut être dans du pain et dans du vin. Cette proposition révolta d'autant plus alors, que Bérenger ayant une très-grande réputation avait d'autant plus d'ennemis. Celui qui se distingua le plus contre lui, fut Lanfranc de race Lombarde, né à Pavie, qui était venu chercher une fortune en France. Il balançait la réputation de Bérenger. Voici comme il s'y prenait pour le confondre dans son Traité de corpore Domini.

«On peut dire avec vérité que le Corps de Notre Seigneur dans l'Eucharistie est le même qui est sorti de la Vierge, et que ce n'est pas le même. C'est le même quant à l'essence et aux propriétés de la véritable nature, et ce n'est pas le même quant aux espèces du pain et du vin; de sorte qu'il est le même quant à la substance, et qu'il n'est pas le même quant à la forme.»

Ce sentiment de Lanfranc parut être celui de toute l'Église. Bérenger fut condamné au Concile de Paris en 1050, condamné encore à Rome en 1079, et obligé de prononcer sa rétractation; mais cette rétractation forcée ne fit que graver plus avant ces sentiments dans son cœur. Il mourut dans son opinion, qui ne fit alors ni schisme ni guerre civile. Le temporel seul était le grand objet qui occupait l'ambition des hommes. L'autre source qui devait faire verser tant de sang, n'était pas encore ouverte.

On croit bien que l'ignorance de ces temps affermissait les superstitions populaires. J'en rapporterai quelques exemples, qui ont longtemps exercé la crédulité humaine. On prétend que l'Empereur Othon III fit périr sa femme Marie d'Aragon pour cause d'adultère. Il est très possible qu'un Prince cruel et dévot, tel qu'on peint Othon III envoie au supplice sa femme moins débauchée que lui. Mais vingt Auteurs ont écrit, et Maimbourg a répété après eux, et d'autres ont répété après Maimbourg, que l'Impératrice ayant fait des avances à un jeune Comte Italien, qui les refusa par vertu, elle accusa ce Comte auprès de l'Empereur de l'avoir voulu séduire, et que le Comte fut puni de mort. La veuve du Comte, dit-on, vint la tête de son mari à la main demander justice et prouver son innocence. Cette veuve demanda d'être admise à l'épreuve du fer ardent. Elle tint tant qu'on voulut une barre de fer toute rouge dans ses mains sans se brûler; et ce prodige servant de preuve juridique, l'Impératrice fut condamnée à être brûlée vive.

Maimbourg aurait dû faire réflexion que cette fable est rapportée par des Auteurs qui ont écrit très-longtemps après le règne d'Othon III qu'on ne nomme pas seulement les noms de ce Comte Italien, et de cette veuve qui maniait si impunément des barres de fer rouge. Enfin quand même des Auteurs contemporains auraient authentiquement rendu compte d'un tel événement, ils ne mériteraient pas plus de croyance que les Sorciers qui déposent en justice qu'ils ont assisté au Sabbat.

L'aventure de la barre de fer doit faire révoquer en doute le supplice de l'Impératrice Marie d'Aragon rapporté dans tant de Dictionnaires, d'Histoires, où dans chaque page le mensonge est joint à la vérité.

Le second événement est du même genre. On prétend que Henri II successeur d'Othon III éprouva la fidélité de sa femme Cunegunde, en la faisant marcher pieds nus sur neuf socs de charrue rougis au feu. Cette histoire rapportée dans tant de Martyrologes, mérite la même réponse que celle de la femme d'Othon.

Didier Abbé du Mont Cassin et plusieurs autres Écrivains rapportent un fait à peu près semblable. En 1063 des Moines de Florence, mécontents de leur Évêque, allèrent crier à la Ville et à la Campagne «Notre Évêque est un simoniaque et un scélérat». Et ils eurent, dit-on, la hardiesse de promettre qu'ils prouveraient cette accusation par l'épreuve du feu. On prit donc jour pour cette cérémonie, et ce fut le mercredi de la première semaine du Carême. Deux bûchers furent dressés, chacun de dix pieds de long sur cinq de large, séparés par un sentier d'un pied et demi de largeur, rempli de bois sec. Les deux bûchers ayant été allumés et cet espace réduit en charbons, un Moine Minime, nommé Aldobrandin, passe à travers sur ce sentier à pas graves et mesurés, et revient même prendre au milieu des flammes son manipule qu'il avait laissé tomber. Voilà ce que plusieurs Historiens disent, qu'on ne peut nier qu'en renversant tous les fondements de l'Histoire; mais il est sûr qu'on ne peut le croire sans renverser tous les fondements de la Raison.

Il se peut faire sans-doute qu'un homme passe très-rapidement entre deux bûchers et même sur des charbons, sans être tout-à-fait brûlé; mais y passer et y repasser d'un pas grave pour reprendre son manipule, c'est une de ces aventures de la Légende Dorée, dont il n'est plus permis de parler à des hommes raisonnables.