Frappés de l'éclat de cet Empire, de ses accroissements et de sa chute, nous avons dans la plupart de nos Histoires Universelles traité les autres hommes comme s'ils n'existaient pas. La Province de la Judée, la Grèce, les Romains se sont emparés de toute notre attention; et quand le célèbre Bossuet dit un mot des Mahométans, il n'en parle que comme d'un déluge de Barbares. Cependant beaucoup de ces Nations possédaient des Arts utiles, que nous tenons d'elles: leurs Pays nous fournissaient des commodités et des choses précieuses, que la Nature nous a refusées, et vêtus de leurs étoffes, nourris des productions de leurs terres, instruits par leurs inventions, amusés même par les jeux qui sont le fruit de leur industrie, nous nous sommes fait avec trop d'injustice une loi de les ignorer.
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE UNIVERSELLE.
DE LA CHINE.
En portant ma vue aux extrémités de l'Orient, je considère en premier lieu l'Empire de la Chine, qui dès lors était plus vaste que celui de Charlemagne, surtout en joignant la Corée et le Tonkin[3], Provinces alors tributaires des Chinois, environ 29 degrés de longitude et 24 en latitude, forment son étendue. Le corps de cet État subsiste avec splendeur depuis plus de 4000 ans, sans que les lois, les mœurs, le langage, la manière même de s'habiller aient souffert d'altération sensible.
Son Histoire incontestable et la seule qui soit fondée sur des observations célestes, remonte par la Chronologie la plus sûre, jusqu'à une Éclipse calculée 2155 ans avant notre Ère vulgaire, et vérifiée par les Mathématiciens missionnaires, qui envoyés dans les derniers siècles chez cette Nation inconnue, l'ont admirée et l'ont instruite. Le Père Gaubil a examiné une suite de 36 Éclipses de Soleil, rapportées dans les Livres de Confucius, et il n'en a trouvé que deux douteuses et deux fausses.
Il est vrai qu'Alexandre avait envoyé de Babylone en Grèce les observations des Chaldéens, qui remontaient à 400 années plus haut que les Chinois, et c'est sans contredit le plus beau monument de l'Antiquité: mais ces Éphémérides de Babylone n'étaient point liées à l'Histoire des faits: les Chinois au contraire ont joint l'Histoire du Ciel à celle de la Terre, et ont ainsi justifié l'une par l'autre.
Deux cent trente ans au-delà du jour de l'Éclipse (calculée 2155 ans avant notre Ère vulgaire) leur Chronologie atteint sans interruption et par les témoignages les plus authentiques, jusqu'à l'Empereur Hiao, habile Mathématicien pour son temps, qui travailla lui-même à réformer l'Astronomie, et qui dans un règne d'environ 80 ans, chercha à rendre les hommes éclairés et heureux. Son nom est encore en vénération en la Chine, comme l'est en Europe celui des Titus, des Trajans, et des Antonins.
Avant ce Grand-homme, on trouve encore six Rois ses prédécesseurs; mais la durée de leur règne est incertaine. Je crois qu'on ne peut mieux faire dans ce silence de la Chronologie, que de recourir à la règle de Newton, qui ayant composé une année commune des années qu'ont régné les Rois de différents Pays, réduit chaque règne à 22 ans ou environ. Suivant ce calcul, d'autant plus raisonnable qu'il est plus modéré, ces six Rois auront régné à peu près 130 ans, ce qui est bien plus conforme à l'ordre de la nature, que les 250 ans qu'on donne, par exemple, aux sept Rois de Rome; et que tant d'autres calculs démentis par l'expérience de tous les temps.
Le premier de ces Rois, nommé Fohi, régnait donc 25 siècles au moins avant l'Ère vulgaire, au temps que les Babyloniens avaient déjà une suite d'observations astronomiques: et dès lors la Chine obéissait à un Souverain. Ses 15 Royaumes réunis sous un seul homme, prouvent que longtemps auparavant cet État était très peuplé, policé, partagé en beaucoup de Souverainetés; car jamais un grand État ne s'est formé que de plusieurs petits; c'est l'ouvrage du temps, de la politique et du courage.
La Chine était au temps de Charlemagne comme longtemps auparavant, et surtout aujourd'hui, plus peuplée encore que vaste. Le dernier dénombrement dont nous avons connaissance, fait seulement dans les 15 Provinces qui composent la Chine proprement dite, monte jusqu'à près de 60 millions d'hommes capables d'aller à la guerre; en ne comptant ni les soldats vétérans, ni les vieillards au-dessus de 60 ans, ni la jeunesse au-dessous de 20 ans, ni les Mandarins, ni la multitude des Lettrés, ni les Bonzes, encore moins les Femmes qui sont partout en pareil nombre que les hommes à un 13 ou 14 près, selon les observations de ceux qui ont calculé avec le plus d'exactitude ce qui concerne le Genre-humain. À ce compte il paraît impossible qu'il y ait moins de 130 millions d'habitants à la Chine: notre Europe n'en a pas probablement beaucoup davantage, à compter (en exagérant) 20 millions en France, 25 en Allemagne, et le reste à proportion.