Après Ricci, beaucoup d’autres jésuites pénétrèrent dans ce vaste empire; et, à la faveur des sciences de l’Europe, ils parvinrent à jeter secrètement quelques semences de la religion chrétienne parmi les enfants du peuple, qu’ils instruisirent comme ils purent. Des dominicains, qui partageaient la mission, accusèrent les jésuites de permettre l’idolâtrie en prêchant le christianisme. La question était délicate, ainsi que la conduite qu’il fallait tenir à la Chine.

Les lois et la tranquillité de ce grand empire sont fondées sur le droit le plus naturel ensemble et le plus sacré, le respect des enfants pour les pères. A ce respect ils joignent celui qu’ils doivent, à leurs premiers maîtres de morale, et surtout à Confutzée, nomme par nous Confucius, ancien sage qui, près de six cents ans[338] avant la fondation du christianisme, leur enseigna la vertu.

Les familles s’assemblent en particulier, à certains jours, pour honorer leurs ancêtres; les lettrés, en public, pour honorer Confutzée. On se prosterne, suivant leur manière de saluer les supérieurs, ce que les Romains, qui trouvèrent cet usage dans toute l’Asie, appelèrent autrefois adorer. On brûle des bougies et des pastilles. Des colaos, que le Portugais ont nommés mandarins, égorgent deux fois l’an, autour de la salle où l’on vénère Confutzée, des animaux dont on fait ensuite des repas. Ces cérémonies sont-elles idolâtriques? sont-elles purement civiles? reconnaît-on ses pères et Confutzée pour des dieux? sont-ils même invoqués seulement comme nos saints? est-ce enfin un usage politique dont quelques Chinois superstitieux abusent? C’est ce que des étrangers ne pouvaient que difficilement démêler à la Chine, et ce qu’on ne pouvait décider en Europe.

Les dominicains déférèrent les usages de la Chine à l’inquisition de Rome, en 1645. Le saint office, sur leur exposé, défendit ces cérémonies chinoises, jusqu’à ce que le pape en décidât.

Les jésuites soutinrent la cause des Chinois et de leurs pratiques, qu’il semblait qu’on ne pouvait proscrire sans fermer toute entrée à la religion chrétienne, dans un empire si jaloux de ses usages: ils représentèrent leurs raisons. L’inquisition, en 1656, permit aux lettrés de révérer Confutzée, et aux enfants chinois d’honorer leurs pères, en protestant contre la superstition, s’il y en avait.

L’affaire étant indécise, et les missionnaires toujours divisés, le procès fut sollicité à Rome de temps en temps; et cependant les jésuites qui étaient à Pékin se rendirent si agréables à l’empereur Kang-hi, en qualité de mathématiciens, que ce prince, célèbre par sa bonté et par ses vertus, leur permit enfin d’être missionnaires, et d’enseigner publiquement le christianisme. Il n’est pas inutile d’observer que cet empereur si despotique, et petit-fils du conquérant de la Chine, était cependant soumis par l’usage aux lois de l’empire; qu’il ne put, de sa seule autorité, permettre le christianisme; qu’il fallut s’adresser à un tribunal, et qu’il minuta lui-même deux requêtes au nom des jésuites. Enfin, en 1692, le christianisme fut permis à la Chine, par les soins infatigables, et par l’habileté des seuls jésuites.

Il y a dans Paris une maison établie pour les missions étrangères. Quelques prêtres de cette maison étaient alors à la Chine. Le pape, qui envoie des vicaires apostoliques dans tous les pays qu’on appelle les parties des infidèles, choisit un prêtre de cette maison de Paris, nommé Maigrot, pour aller présider, en qualité de vicaire, à la mission de la Chine, et lui donna l’évêché de Conon, petite province chinoise dans le Fokien. Ce Français, évêque à la Chine, déclara non seulement les rites observés pour les morts superstitieux et idolâtres, mais il déclara les lettrés athées: c’était le sentiment de tous les rigoristes de France. Ces mêmes hommes qui se sont tant récriés contre Bayle, qui l’ont tant blâmé d’avoir dit qu’une société d’athées pouvait subsister, qui ont tant écrit qu’un tel établissement est impossible, soutenaient froidement que cet établissement florissait à la Chine dans le plus sage des gouvernements. Les jésuites eurent alors à combattre les missionnaires, leurs confrères, plus que les mandarins et le peuple. Ils représentèrent à Rome qu’il paraissait assez incompatible que les Chinois fussent à -la-fois athées et idolâtres. On reprochait aux lettrés de n’admettre que la matière; en ce cas, il était difficile qu’ils invoquassent les ames de leurs pères et celle de Confutzée. Un de ces reproches semble détruire l’autre, à moins qu’on ne prétende qu’à la Chine on admet le contradictoire, comme il arrive souvent parmi nous; mais il fallait être bien au fait de leur langue et de leurs mœurs pour démêler ce contradictoire. Le procès de l’empire de la Chine dura long-temps en cour de Rome; cependant on attaqua les jésuites de tous côtés.

Un de leurs savants missionnaires, le P. Lecomte, avait écrit dans ses Mémoires de la Chine, «que ce peuple a conservé pendant deux mille ans la connaissance du vrai Dieu; qu’il a sacrifié au Créateur dans le plus ancien temple de l’univers; que la Chine a pratiqué les plus pures leçons de la morale, tandis que l’Europe était dans l’erreur et dans la corruption.»

Nous avons vu[339] que cette nation remonte, par une histoire authentique, et par une suite de trente-six éclipses de soleil calculées, jusqu’au-delà du temps où nous plaçons d’ordinaire le déluge universel. Jamais les lettrés n’ont eu d’autre religion que l’adoration d’un être suprême. Leur culte fut la justice. Ils ne purent connaître les lois successives que Dieu donna à Abraham, à Moïse, et enfin la loi perfectionnée du Messie, inconnue si long-temps aux peuples de l’Occident et du Nord. Il est constant que les Gaules, la Germanie, l’Angleterre, tout le Septentrion, étaient plongés dans l’idolâtrie la plus barbare, quand les tribunaux du vaste empire de la Chine cultivaient les mœurs et les lois, en reconnaissant un seul Dieu, dont le culte simple n’avait jamais changé parmi eux. Ces vérités évidentes devaient justifier les expressions du jésuite Lecomte. Cependant, comme on pouvait trouver dans ces propositions quelque idée qui choque un peu les idées reçues, on les attaqua en Sorbonne.

L’abbé Boileau, frère de Despréaux, non moins critique que son frère, et plus ennemi des jésuites, dénonça, en 1700, cet éloge des Chinois comme un blasphème. L’abbé Boileau était un esprit vif et singulier, qui écrivait comiquement des choses sérieuses et hardies. Il est l’auteur du livre des Flagellants, et de quelques autres de cette espèce. Il disait qu’il les écrivait en latin, de peur que les évêques ne le censurassent; et Despréaux, son frère, disait de lui: «S’il n’avait été docteur de Sorbonne, il aurait été docteur de la comédie italienne.» Il déclama violemment contre les jésuites et les Chinois, et commença par dire «que l’éloge de ces peuples avait ébranlé son cerveau chrétien.» Les autres cerveaux de l’assemblée furent ébranlés aussi. Il y eut quelques débats: un docteur, nommé Lesage, opina qu’on envoyât sur les lieux douze de ses confrères les plus robustes s’instruire à fond de la cause. La scène fut violente; mais enfin, la Sorbonne déclara les louanges des Chinois fausses, scandaleuses, téméraires, impies, et hérétiques.