Le maréchal duc de Villeroi, fils du gouverneur du roi, élevé avec lui, avait eu toujours sa faveur: il avait été de toutes ses campagnes et de tous ses plaisirs: c’était un homme d’une figure agréable et imposante, très brave, très honnête homme, bon ami, vrai dans la société, magnifique en tout[7]. Mais ses ennemis disaient qu’il était plus occupé, étant général d’armée, de l’honneur et du plaisir de commander, que des desseins d’un grand capitaine. Ils lui reprochaient un attachement à ses opinions qui ne déférait aux avis de personne.
Il vint en Italie donner des ordres au maréchal de Catinat, et des dégoûts au duc de Savoie. Il fesait sentir qu’il pensait en effet qu’un favori de Louis XIV, à la tête d’une puissante armée, était fort au-dessus d’un prince: il ne l’appelait que Mons de Savoie: il le traitait comme un général à la solde de France, et non comme un souverain, maître des barrières que la nature a mises entre la France et l’Italie. L’amitié de ce souverain ne fut pas aussi ménagée qu’elle était nécessaire. La cour pensa que la crainte serait le seul nœud qui le retiendrait, et qu’une armée française, dont environ six à sept mille soldats piémontais étaient sans cesse environnés, répondrait de sa fidélité. Le maréchal de Villeroi agit avec lui comme son égal dans le commerce ordinaire, et comme son supérieur dans le commandement. Le duc de Savoie avait le vain titre de généralissime; mais le maréchal de Villeroi l’était. Il ordonna d’abord que l’on attaquât le prince Eugène au poste de Chiari, près de l’Oglio. (11 septembre 1701) Les officiers généraux jugeaient qu’il était contre toutes les règles de la guerre d’attaquer ce poste, pour des raisons décisives: c’est qu’il n’était d’aucune conséquence, et que les retranchements en étaient inabordables; qu’on ne gagnait rien en le prenant, et que, si on le manquait, on perdait la réputation de la campagne. Villeroi dit au duc de Savoie qu’il fallait marcher, et envoya un aide-de-camp ordonner de sa part au maréchal de Catinat d’attaquer. Catinat se fit répéter l’ordre trois fois, puis se tournant vers les officiers qu’il commandait: «Allons donc, dit-il, messieurs, il faut obéir.» On marcha aux retranchements. Le duc de Savoie, à la tête de ses troupes, combattit comme un homme qui aurait été content de la France. Catinat chercha à se faire tuer. Il fut blessé; mais, tout blessé qu’il était, voyant les troupes du roi rebutées, et le maréchal de Villeroi ne donnant point d’ordre, il fit la retraite; après quoi il quitta l’armée, et vint à Versailles rendre compte de sa conduite au roi, sans se plaindre de personne.
(2 février 1702) Le prince Eugène conserva toujours sa supériorité sur le maréchal de Villeroi. Enfin, au cœur de l’hiver, un jour que ce maréchal dormait avec sécurité dans Crémone, ville assez forte, et munie d’une très grande garnison, il est réveillé au bruit des décharges de mousqueterie. Il se lève en hâte, monte à cheval; la première chose qu’il rencontre, c’est un escadron ennemi. Le maréchal aussitôt est fait prisonnier, et conduit hors de la ville, sans savoir ce qui s’y passait, et sans pouvoir imaginer la cause d’un événement si étrange. Le prince Eugène était déjà dans Crémone. Un prêtre, nommé Bozzoli, prévôt de Sainte-Marie-la-Neuve, avait introduit les troupes allemandes par un égout. Quatre cents soldats, entrés par cet égout dans la maison du prêtre, avaient sur-le-champ égorgé la garde des deux portes; les deux portes ouvertes, le prince Eugène entre avec quatre mille hommes. Tout cela s’était fait avant que le gouverneur, qui était Espagnol, s’en fût douté, et avant que le maréchal de Villeroi fût éveillé. Le secret, l’ordre, la diligence, toutes les précautions possibles, avaient préparé l’entreprise. Le gouverneur espagnol se montre d’abord dans les rues avec quelques soldats; il est tué d’un coup de fusil: tous les officiers généraux sont ou tués ou pris, à la réserve du comte de Revel, lieutenant-général, et du marquis de Praslin. Le hasard confondit la prudence du prince Eugène.
Le chevalier d’Entragues devait faire ce jour-là , dans la ville, une revue du régiment des vaisseaux, dont il était colonel; et déjà les soldats s’assemblaient à quatre heures du matin, à une extrémité de la ville, précisément dans le temps que le prince Eugène entrait par l’autre. D’Entragues commence à courir par les rues avec ses soldats. Il résiste aux Allemands qu’il rencontre. Il donne le temps au reste de la garnison d’accourir. Les officiers, les soldats, pêle-mêle, les uns mal armés, les autres presque nus, sans commandement, sans ordre, remplissent les rues, les places publiques. On combat en confusion; on se retranche de rue en rue, de place en place. Deux régiments irlandais, qui fesaient partie de la garnison, arrêtent les efforts des Impériaux. Jamais ville n’avait été surprise avec plus de sagesse, ni défendue avec tant de valeur. La garnison était d’environ cinq mille hommes. Le prince Eugène n’en avait pas encore introduit plus de quatre mille. Un gros détachement de son armée devait arriver par le pont du Pô: les mesures étaient bien prises. Un autre hasard les dérangea toutes. Ce pont du Pô, mal gardé par environ cent soldats français, devait d’abord être saisi par les cuirassiers allemands, qui, dans l’instant que le prince Eugène entra dans la ville, furent commandés pour aller s’en emparer. Il fallait, pour cet effet, qu’étant entrés par la porte du midi, voisine de l’égout, ils sortissent sur-le-champ de Crémone, du côté du nord, par la porte du Pô, et qu’ils courussent au pont. Ils y allaient; le guide qui les conduisait est tué d’un coup de fusil tiré d’une fenêtre; les cuirassiers prennent une rue pour une autre; ils alongent leur chemin. Dans ce petit intervalle de temps, les Irlandais se jettent à la porte du Pô; ils combattent et repoussent les cuirassiers: le marquis de Praslin profite du moment; il fait couper le pont: alors le secours que l’ennemi attendait ne peut arriver, et la ville est sauvée.
Le prince Eugène, après avoir combattu tout le jour, toujours maître de la porte par laquelle il était entré, se retire enfin, emmenant le maréchal de Villeroi et plusieurs officiers généraux prisonniers, mais ayant manqué Crémone, que son activité et sa prudence, jointes à la négligence du gouverneur, lui avaient donnée, et que le hasard et la valeur des Français et des Irlandais lui ôtèrent.
Le maréchal de Villeroi, extrêmement malheureux en cette occasion, fut condamné à Versailles par les courtisans avec toute la rigueur et l’amertume qu’inspiraient sa faveur et son caractère, dont l’élévation leur paraissait trop approcher de la vanité. Le roi, qui le plaignait sans le condamner, irrité qu’on blâmât si hautement son choix, s’échappa à dire[8]: «On se déchaîne contre lui, parcequ’il est mon favori»: terme dont il ne se servit jamais pour personne que cette seule fois en sa vie. Le duc de Vendôme fut aussitôt nommé pour aller commander en Italie.
Le duc de Vendôme, petit-fils de Henri IV, était intrépide comme lui, doux, bienfesant, sans faste, ne connaissant ni la haine, ni l’envie, ni la vengeance. Il n’était fier qu’avec des princes; il se rendait l’égal de tout le reste. C’était le seul général sous lequel le devoir du service, et cet instinct de fureur purement animal et mécanique qui obéit à la voix des officiers, ne menassent point des soldats au combat: ils combattaient pour le duc de Vendôme; ils auraient donné leur vie pour le tirer d’un mauvais pas, où la précipitation de son génie l’engageait quelquefois. Il ne passait pas pour méditer ses desseins avec la même profondeur que le prince Eugène, et pour entendre comme lui l’art de faire subsister les armées. Il négligeait trop les détails; il laissait périr la discipline militaire; la table et le sommeil lui dérobaient trop de temps, aussi bien qu’à son frère. Cette mollesse le mit plus d’une fois en danger d’être enlevé; mais un jour d’action, il réparait tout par une présence d’esprit et par des lumières que le péril rendait plus vives, et ces jours d’action, il les cherchait toujours; moins fait, à ce qu’on disait, pour une guerre défensive, et aussi propre à l’offensive que le prince Eugène.
Ce désordre et cette négligence qu’il portait dans les armées, il l’avait à un excès surprenant dans sa maison, et même sur sa personne: à force de haïr le faste, il en vint à une malpropreté cynique dont il n’y a point d’exemple; et son désintéressement, la plus noble des vertus, devint en lui un défaut qui lui fit perdre, par son dérangement, beaucoup plus qu’il n’eût dépensé en bienfaits. On l’a vu manquer souvent du nécessaire. Son frère le grand prieur, qui commanda sous lui en Italie, avait tous ces mêmes défauts, qu’il poussait encore plus loin, et qu’il ne rachetait que par la même valeur. Il était étonnant de voir deux généraux ne sortir souvent de leur lit qu’à quatre heures après midi, et deux princes, petits-fils de Henri IV, plongés dans une négligence de leurs personnes, dont les plus vils des hommes auraient eu honte.
Ce qui est plus surprenant encore, c’est ce mélange d’activité et d’indolence, avec lequel Vendôme fit contre Eugène une guerre vive d’artifice, de surprises, de marches, de passages de rivières, de petits combats souvent aussi inutiles que meurtriers, de batailles sanglantes où les deux partis s’attribuaient la victoire: (15 auguste 1702) telle fut celle de Luzara, pour laquelle les Te Deum furent chantés à Vienne et à Paris. Vendôme était vainqueur toutes les fois qu’il n’avait pas affaire au prince Eugène en personne; mais, dès qu’il le retrouvait en tête, la France n’avait plus aucun avantage.
(Janvier 1703) Au milieu de ces combats, et des siéges de tant de châteaux et de petites villes, des nouvelles secrètes arrivent à Versailles que le duc de Savoie, petit-fils d’une sœur de Louis XIII, beau-père du duc de Bourgogne, beau-père de Philippe V, va quitter les Bourbons, et marchande l’appui de l’empereur. Tout le monde est surpris qu’il abandonne à -la-fois ses deux gendres, et même, à ce qu’on croit, ses véritables intérêts. Mais l’empereur lui promettait tout ce que ses gendres lui avaient refusé, le Montferrat-Mantouan, Alexandrie, Valence, les pays entre le Pô et le Tanaro, et plus d’argent que la France ne lui en donnait. Cet argent devait être fourni par l’Angleterre; car l’empereur en avait à peine pour soudoyer ses armées. L’Angleterre, la plus riche des alliés, contribuait plus qu’eux tous pour la cause commune. Si le duc de Savoie consulta peu les lois des nations et celles de la nature, c’est une question de morale, laquelle se mêle peu de la conduite des souverains. L’événement seul a fait voir à la fin qu’il ne manqua pas, au moins dans son traité, aux lois de la politique: mais il y manqua dans un autre point bien essentiel; ce fut en laissant ses troupes à la merci des Français, tandis qu’il traitait avec l’empereur. (19 août 1703) Le duc de Vendôme les fit désarmer. Elles n’étaient à la vérité que de cinq mille hommes; mais ce n’était pas un petit objet pour le duc de Savoie.