Dès-lors il ne dansa plus en public; et le poëte réforma le monarque[92]. Son union avec madame la duchesse de La Vallière subsistait toujours, malgré les infidélités fréquentes qu’il lui fesait. Ces infidélités lui coûtaient peu de soins. Il ne trouvait guère de femmes qui lui résistassent, et revenait toujours à celle qui, par la douceur et par la bonté de son caractère, par un amour vrai, et même par les chaînes de l’habitude, l’avait subjugué sans art; mais, dès l’an 1669, elle s’aperçut que madame de Montespan prenait de l’ascendant; elle combattit avec sa douceur ordinaire; elle supporta le chagrin d’être témoin long-temps du triomphe de sa rivale, et sans presque se plaindre; elle se crut encore heureuse, dans sa douleur, d’être considérée du roi, qu’elle aimait toujours, et de le voir sans en être aimée.
Enfin, en 1675, elle embrassa la ressource des ames tendres, auxquelles il faut des sentiments vifs et profonds qui les subjuguent. Elle crut que Dieu seul pouvait succéder dans son cœur à son amant. Sa conversion fut aussi célèbre que sa tendresse. Elle se fit carmélite à Paris, et persévéra. Se couvrir d’un cilice, marcher pieds nus, jeûner rigoureusement, chanter la nuit au chœur, dans une langue inconnue, tout cela ne rebuta point la délicatesse d’une femme accoutumée à tant de gloire, de mollesse, et de plaisirs. Elle vécut dans ces austérités depuis 1675 jusqu’en 1710, sous le nom seul de sœur Louise de la miséricorde. Un roi qui punirait ainsi une femme coupable serait un tyran; et c’est ainsi que tant de femmes se sont punies d’avoir aimé. Il n’y a presque point d’exemple de politiques qui aient pris ce parti rigoureux. Les crimes de la politique sembleraient cependant exiger plus d’expiations que les faiblesses de l’amour; mais ceux qui gouvernent les ames n’ont guère d’empire que sur les faibles.
On sait que quand on annonça à sœur Louise de la miséricorde la mort du duc de Vermandois, qu’elle avait eu du roi, elle dit: «Je dois pleurer sa naissance encore plus que sa mort.» Il lui resta une fille, qui fut de tous les enfants du roi la plus ressemblante à son père, et qui épousa le prince Armand de Conti, neveu du grand Condé.
Cependant la marquise de Montespan jouissait de sa faveur avec autant d’éclat et d’empire que madame de La Vallière avait eu de modestie.
Tandis que madame de La Vallière et madame de Montespan se disputaient encore la première place dans le cœur du roi, toute la cour était occupée d’intrigues d’amour. Louvois même était sensible. Parmi plusieurs maîtresses qu’eut ce ministre, dont le caractère dur semblait si peu fait pour l’amour, il y eut une madame Dufresnoi[93], femme d’un de ses commis, pour laquelle il eut depuis le crédit de faire ériger une charge chez la reine. On la fit dame du lit: elle eut les grandes entrées. Le roi, en favorisant ainsi jusqu’aux goûts de ses ministres, voulait justifier les siens.
C’est un grand exemple du pouvoir des préjugés et de la coutume, qu’il fût permis à toutes les femmes mariées d’avoir des amants, et qu’il ne le fût pas à la petite-fille de Henri IV d’avoir un mari. Mademoiselle, après avoir refusé tant de souverains, après avoir eu l’espérance d’épouser Louis XIV, voulut faire à quarante-quatre ans la fortune d’un gentilhomme. Elle obtint la permission d’épouser Péguilin[94], du nom de Caumont, comte de Lauzun, le dernier qui fut capitaine d’une des deux compagnies des cent gentilshommes au bec-de-corbin, qui ne subsistent plus, et le premier pour qui le roi avait créé la charge de colonel-général des dragons. Il y avait cent exemples de princesses qui avaient épousé des gentilshommes: les empereurs romains donnaient leurs filles à des sénateurs: les filles des souverains de l’Asie, plus puissants et plus despotiques qu’un roi de France, n’épousent jamais que des esclaves de leurs pères.
Mademoiselle donnait tous ses biens, estimés vingt millions, au comte de Lauzun; quatre duchés, la souveraineté de Dombes, le comté d’Eu, le palais d’Orléans qu’on nomme le Luxembourg. (1669) Elle ne se réservait rien, abandonnée tout entière à l’idée flatteuse de faire à ce qu’elle aimait une plus grande fortune qu’aucun roi n’en a fait à aucun sujet. Le contrat était dressé: Lauzun fut un jour duc de Montpensier. Il ne manquait plus que la signature. Tout était prêt, lorsque le roi, assailli par les représentations des princes, des ministres, des ennemis d’un homme trop heureux, retira sa parole, et défendit cette alliance. Il avait écrit aux cours étrangères pour annoncer le mariage; il écrivit la rupture. On le blâma de l’avoir permis; on le blâma de l’avoir défendu. Il pleura de rendre Mademoiselle malheureuse; mais ce même prince, qui s’était attendri en lui manquant de parole, fit enfermer Lauzun, en novembre 1670[95], au château de Pignerol, pour avoir épousé en secret la princesse qu’il lui avait permis, quelques mois auparavant, d’épouser en public. Il fut enfermé dix années entières. Il y a plus d’un royaume où un monarque n’a pas cette puissance: ceux qui l’ont sont plus chéris quand ils n’en font pas d’usage. Le citoyen qui n’offense point les lois de l’état, doit-il être puni si sévèrement par celui qui représente l’état? N’y a-t-il pas une très grande différence entre déplaire à son souverain et trahir son souverain? Un roi doit-il traiter un homme plus durement que la loi ne le traiterait?
Ceux qui ont écrit[96] que madame de Montespan, après avoir empêché le mariage, irritée contre le comte de Lauzun qui éclatait en reproches violents, exigea de Louis XIV cette vengeance, ont fait bien plus de tort à ce monarque. Il y aurait eu à -la-fois de la tyrannie et de la pusillanimité à sacrifier à la colère d’une femme un brave homme, un favori qui, privé par lui de la plus grande fortune, n’aurait fait d’autre faute que de s’être trop plaint de madame de Montespan. Qu’on pardonne ces réflexions, les droits de l’humanité les arrachent. Mais en même temps l’équité veut que Louis XIV n’ayant fait dans tout son règne aucune action de cette nature, on ne l’accuse pas d’une injustice si cruelle. C’est bien assez qu’il ait puni avec tant de sévérité un mariage clandestin, une liaison innocente, qu’il eût mieux fait d’ignorer. Retirer sa faveur était très juste, la prison était trop dure.
Ceux qui ont douté de ce mariage secret n’ont qu’à lire attentivement les Mémoires de Mademoiselle. Ces Mémoires apprennent ce qu’elle ne dit pas. On voit que cette même princesse, qui s’était plainte si amèrement au roi de la rupture de son mariage, n’osa se plaindre de la prison de son mari. Elle avoue qu’on la croyait mariée; elle ne dit point qu’elle ne l’était pas: et quand il n’y aurait que ces paroles: Je ne peux ni ne dois changer pour lui, elles seraient décisives.
Lauzun et Fouquet furent étonnés de se rencontrer dans la même prison; mais Fouquet surtout, qui, dans sa gloire et dans sa puissance, avait vu de loin Péguilin dans la foule, comme un gentilhomme de province sans fortune, le crut fou, quand celui-ci lui conta qu’il avait été le favori du roi, et qu’il avait eu la permission d’épouser la petite-fille de Henri IV avec tous les biens et les titres de la maison de Montpensier.