Nous avons déjà remarqué[107] qu’à la naissance de Louis XIV on avait fait entrer l’astrologue Morin dans la chambre même de la reine-mère, pour tirer l’horoscope de l’héritier de la couronne. Nous avons vu même le duc d’Orléans, régent du royaume, curieux de cette charlatanerie, qui séduisit toute l’antiquité; et toute la philosophie du célèbre comte de Boulainvilliers ne put jamais le guérir de cette chimère. Elle était bien pardonnable à la duchesse de Bouillon, et à toutes les dames qui eurent les mêmes faiblesses. Le prêtre Le Sage, la Voisin, et la Vigoureux, s’étaient fait un revenu de la curiosité des ignorants qui étaient en très grand nombre. Ils prédisaient l’avenir; ils fesaient voir le diable. S’ils s’en étaient tenus là , il n’y aurait eu que du ridicule dans eux et dans la chambre ardente.
La Reynie, l’un des présidents de cette chambre, fut assez malavisé pour demander à la duchesse de Bouillon si elle avait vu le diable; elle répondit qu’elle le voyait dans ce moment, qu’il était fort laid et fort vilain, et qu’il était déguisé en conseiller d’état. L’interrogatoire ne fut guère poussé plus loin.
L’affaire de la comtesse de Soissons et du maréchal de Luxembourg fut plus sérieuse. Le Sage, la Voisin, la Vigoureux, et d’autres complices encore, étaient en prison, accusés d’avoir vendu des poisons qu’on appelait la poudre de succession; ils chargèrent tous ceux qui les étaient venus consulter. La comtesse de Soissons fut du nombre. Le roi eut la condescendance de dire à cette princesse que, si elle se sentait coupable, il lui conseillait de se retirer. Elle répondit qu’elle était très innocente; mais qu’elle n’aimait pas à être interrogée par la justice. Ensuite elle se retira à Bruxelles, où elle est morte sur la fin de 1708, lorsque le prince Eugène son fils la vengeait par tant de victoires, et triomphait de Louis XIV.
François-Henri de Montmorenci-Boutteville, duc, pair et maréchal de France, qui unissait le grand nom de Montmorenci à celui de la maison impériale de Luxembourg, déjà célèbre en Europe par des actions de grand capitaine, fut dénoncé à la chambre ardente. Un de ses gens d’affaires, nommé Bonard, voulant recouvrer des papiers importants qui étaient perdus, s’adressa au prêtre Le Sage pour les lui faire retrouver. Le Sage commença par exiger de lui qu’il se confessât, et qu’il allât ensuite pendant neuf jours en trois différentes églises, où il réciterait trois psaumes.
Malgré la confession et les psaumes, les papiers ne se retrouvèrent point; ils étaient entre les mains d’une fille nommée Dupin. Bonard, sous les yeux de Le Sage, fit, au nom du maréchal de Luxembourg, une espèce de conjuration par laquelle la Dupin devait devenir impuissante en cas qu’elle ne lui rendît pas les papiers[108]: on ne sait pas trop ce que c’est qu’une fille impuissante. La Dupin ne rendit rien, et n’en eut pas moins d’amants.
Bonard, désespéré, se fit donner un nouveau plein-pouvoir par le maréchal; et entre ce plein-pouvoir et la signature, il se trouva deux lignes d’une écriture différente par lesquelles le maréchal se donnait au diable.
Le Sage, Bonard, la Voisin, la Vigoureux, et plus de quarante accusés ayant été enfermés à la Bastille, Le Sage déposa que le maréchal s’était adressé au diable et à lui pour faire mourir cette Dupin qui n’avait pas voulu rendre les papiers; leurs complices ajoutaient qu’ils avaient assassiné la Dupin par son ordre, qu’ils l’avaient coupée en quartiers, et jetée dans la rivière.
Ces accusations étaient aussi improbables qu’atroces. Le maréchal devait comparaître devant la cour des pairs; le parlement et les pairs devaient revendiquer le droit de le juger: ils ne le firent pas. L’accusé se rendit lui-même à la Bastille; démarche qui prouvait son innocence sur cet assassinat prétendu.
(1679) Le secrétaire d’état Louvois, qui ne l’aimait pas, le fit enfermer dans une espèce de cachot de six pas et demi de long, où il tomba très malade. On l’interrogea le second jour, et on le laissa ensuite cinq semaines entières sans continuer son procès; injustice cruelle envers tout particulier, et plus condamnable encore envers un pair du royaume. Il voulut écrire au marquis de Louvois pour s’en plaindre; on ne le lui permit pas: il fut enfin interrogé. On lui demanda s’il n’avait pas donné des bouteilles de vin empoisonnées pour faire mourir le frère de la Dupin et une fille qu’il entretenait.
Il paraissait bien absurde qu’un maréchal de France, qui avait commandé des armées, eût voulu empoisonner un malheureux bourgeois et sa maîtresse, sans pouvoir tirer aucun avantage d’un si grand crime.