Toi que l’amour fit par un crime,
Et que l’honneur défait par un crime à son tour,
Funeste ouvrage de l’amour,
De l’honneur funeste victime... etc.[112]

Les dangers attachés à l’état de fille, dans une cour galante et voluptueuse, déterminèrent à substituer aux douze filles d’honneur, qui embellissaient la cour de la reine, douze dames du palais; et depuis, la maison des reines fut ainsi composée. Cet établissement rendait la cour plus nombreuse et plus magnifique, en y fixant les maris et les parents de ces dames, ce qui augmentait la société, et répandait plus d’opulence.

La princesse de Bavière, épouse de Monseigneur, ajouta, dans les commencements, de l’éclat et de la vivacité à cette cour. La marquise de Montespan attirait toujours l’attention principale; mais enfin elle cessait de plaire, et les emportements altiers de sa douleur ne ramenaient pas un cœur qui s’éloignait. Cependant elle tenait toujours à la cour par une grande charge, étant surintendante de la maison de la reine; et au roi par ses enfants, par l’habitude, et par son ascendant.

On lui conservait tout l’extérieur de la considération et de l’amitié, qui ne la consolait pas; et le roi, affligé de lui causer des chagrins violents, et entraîné par d’autres goûts, trouvait déjà dans la conversation de madame de Maintenon une douceur qu’il ne goûtait plus auprès de son ancienne maîtresse. Il se sentait à -la-fois partagé entre madame de Montespan, qu’il ne pouvait quitter, mademoiselle de Fontange, qu’il aimait, et madame de Maintenon, de qui l’entretien devenait nécessaire à son ame tourmentée. Ces trois rivales de faveur tenaient toute la cour en suspens. Il paraît assez honorable pour Louis XIV qu’aucune de ces intrigues n’influât sur les affaires générales, et que l’amour, qui troublait la cour, n’ait jamais mis le moindre trouble dans le gouvernement. Rien ne prouve mieux, ce me semble, que Louis XIV avait une ame aussi grande que sensible.

Je croirais même que ces intrigues de cour, étrangères à l’état, ne devraient point entrer dans l’histoire, si le grand siècle de Louis XIV ne rendait tout intéressant, et si le voile de ces mystères n’avait été levé par tant d’historiens, qui, pour la plupart, les ont défigurés.

CHAPITRE XXVII.
Suite des particularités et anecdotes.

La jeunesse, la beauté de mademoiselle de Fontange, un fils qu’elle donna au roi en 1680, le titre de duchesse dont elle fut décorée, écartaient madame de Maintenon de la première place, qu’elle n’osait espérer et qu’elle eut depuis: mais la duchesse de Fontange et son fils moururent en 1681.

La marquise de Montespan n’ayant plus de rivale déclarée, n’en posséda pas plus un cœur fatigué d’elle et de ses murmures. Quand les hommes ne sont plus dans leur jeunesse, ils ont presque tous besoin de la société d’une femme complaisante; le poids des affaires rend surtout cette consolation nécessaire. La nouvelle favorite, madame de Maintenon, qui sentait le pouvoir secret qu’elle acquérait tous les jours, se conduisait avec cet art qui est si naturel aux femmes, et qui ne déplaît pas aux hommes. Elle écrivit un jour à madame de Frontenac, sa cousine, en qui elle avait une entière confiance: «Je le renvoie toujours affligé, et jamais désespéré.» Dans ce temps où sa faveur croissait, où madame de Montespan touchait à sa chute, ces deux rivales se voyaient tous les jours, tantôt avec une aigreur secrète, tantôt avec une confiance passagère, que la nécessité de se parler et la lassitude de la contrainte mettaient quelquefois dans leurs entretiens[113]. Elles convinrent de faire, chacune de leur côté, des Mémoires de tout ce qui se passait à la cour. L’ouvrage ne fut pas poussé fort loin. Madame de Montespan se plaisait à lire quelque chose de ces mémoires à ses amis, dans les dernières années de sa vie. La dévotion, qui se mêlait à toutes ces intrigues secrètes, affermissait encore la faveur de madame de Maintenon, et éloignait madame de Montespan. Le roi se reprochait son attachement pour une femme mariée, et sentait surtout ce scrupule depuis qu’il ne sentait plus d’amour. Cette situation embarrassante subsista jusqu’en 1685, année mémorable par la révocation de l’édit de Nantes. On voyait alors des scènes bien différentes: d’un côté le désespoir et la fuite d’une partie de la nation; de l’autre, de nouvelles fêtes à Versailles; Trianon et Marli bâtis; la nature forcée dans tous ces lieux de délices, et des jardins où l’art était épuisé. Le mariage du petit-fils du grand Condé avec mademoiselle de Nantes, fille du roi et de madame de Montespan, fut le dernier triomphe de cette maîtresse, qui commençait à se retirer de la cour.

Le roi maria depuis deux enfants qu’il avait eus d’elle: mademoiselle de Blois avec le duc de Chartres, que nous avons vu depuis régent du royaume; et le duc du Maine à Louise-Bénédicte de Bourbon, petite-fille du grand Condé, et sœur de M. le Duc, princesse célèbre par son esprit et par le goût des arts. Ceux qui ont seulement approché du Palais-Royal et de Sceaux savent combien sont faux tous les bruits populaires recueillis dans tant d’histoires concernant ces mariages[114].

(1685) Avant la célébration du mariage de monsieur le Duc avec mademoiselle de Nantes, le marquis de Seignelai, à cette occasion, donna au roi une fête digne de ce monarque, dans les jardins de Sceaux[115], plantés par Le Nôtre, avec autant de goût que ceux de Versailles. On y exécuta l’idylle de la Paix, composée par Racine. Il y eut dans Versailles un nouveau carrousel, et après le mariage, le roi étala une magnificence singulière, dont le cardinal Mazarin avait donné la première idée en 1656. On établit dans le salon de Marli quatre boutiques remplies de ce que l’industrie des ouvriers de Paris avait produit de plus riche et de plus recherché. Ces quatre boutiques étaient autant de décorations superbes, qui représentaient les quatre saisons de l’année. Madame de Montespan en tenait une avec Monseigneur. Sa rivale, madame de Maintenon, en tenait une autre avec le duc du Maine. Les deux nouveaux mariés avaient chacun la leur; monsieur le Duc avec madame de Thiange; et madame la Duchesse, à qui la bienséance ne permettait pas d’en tenir une avec un homme, à cause de sa grande jeunesse, était avec la duchesse de Chevreuse. Les dames et les hommes nommés du voyage tiraient au sort les bijoux dont ces boutiques étaient garnies. Ainsi, le roi fit des présents à toute la cour, d’une manière digne d’un roi. La loterie du cardinal Mazarin fut moins ingénieuse et moins brillante. Ces loteries avaient été mises en usage autrefois par les empereurs romains; mais aucun d’eux n’en releva la magnificence par tant de galanterie.