Depuis ce temps le roi n’alla plus aux spectacles. La dauphine de Bavière, devenue mélancolique et attaquée d’une maladie de langueur qui la fit enfin mourir en 1690, se refusa à tous les plaisirs, et resta obstinément dans son appartement. Elle aimait les lettres; elle avait même fait des vers; mais dans sa mélancolie, elle n’aimait plus que la solitude.

Ce fut le couvent de Saint-Cyr qui ranima le goût des choses d’esprit. Madame de Maintenon pria Racine, qui avait renoncé au théâtre pour le jansénisme et pour la cour, de faire une tragédie qui put être représentée par ses élèves. Elle voulut un sujet tiré de la Bible. Racine composa Esther. Cette pièce, ayant d’abord été jouée dans la maison de Saint-Cyr, le fut ensuite plusieurs fois à Versailles devant le roi, dans l’hiver de 1689. Des prélats, des jésuites, s’empressaient d’obtenir la permission de voir ce singulier spectacle. Il paraît remarquable que cette pièce eut alors un succès universel; et que deux ans après, Athalie, jouée par les mêmes personnes, n’en eut aucun. Ce fut tout le contraire quand on joua ces pièces à Paris, long-temps après la mort de l’auteur, et après le temps des partialités. Athalie, représentée en 1717, fut reçue comme elle devait l’être, avec transport; et Esther, en 1721, n’inspira que de la froideur, et ne reparut plus. Mais alors il n’y avait plus de courtisans qui reconnussent avec flatterie Esther dans madame de Maintenon, et avec malignité Vasthi dans madame de Montespan, Aman dans M. de Louvois, et surtout les huguenots persécutés par ce ministre dans la proscription des Hébreux. Le public impartial ne vit qu’une aventure sans intérêt et sans vraisemblance; un roi insensé, qui a passé six mois avec sa femme sans savoir, sans s’informer même qui elle est; un ministre assez ridiculement barbare pour demander au roi qu’il extermine toute une nation, vieillards, femmes, enfants, parcequ’on ne lui a pas fait la révérence; ce même ministre assez bête pour signifier l’ordre de tuer tous les Juifs dans onze mois, afin de leur donner apparemment le temps d’échapper ou de se défendre; un roi imbécile qui, sans prétexte y signe cet ordre ridicule, et qui, sans prétexte, fait pendre subitement son favori: tout cela, sans intrigue, sans action, sans intérêt, déplut beaucoup à quiconque avait du sens et du goût[135]. Mais, malgré le vice du sujet, trente vers d’Esther valent mieux que beaucoup de tragédies qui ont eu de grands succès[136].

Ces amusements ingénieux recommencèrent pour l’éducation d’Adélaïde de Savoie, duchesse de Bourgogne, amenée en France à l’âge de onze ans.

C’est une des contradictions de nos mœurs, que, d’un côté, on ait laissé un reste d’infamie attaché aux spectacles publics, et que, de l’autre, on ait regardé ces représentations comme l’exercice le plus noble et le plus digne des personnes royales. On éleva un petit théâtre dans l’appartement de madame de Maintenon. La duchesse de Bourgogne, le duc d’Orléans, y jouaient avec les personnes de la cour qui avaient le plus de talents. Le fameux acteur Baron leur donnait des leçons, et jouait avec eux. La plupart des tragédies de Duché, valet de chambre du roi, furent composées pour ce théâtre; et l’abbé Genest, aumônier de la duchesse d’Orléans, en fesait pour la duchesse du Maine, que cette princesse et sa cour représentaient.

Ces occupations formaient l’esprit, et animaient la société[137].

Aucun de ceux qui ont trop censuré Louis XIV ne peut disconvenir qu’il ne fût, jusqu’à la journée d’Hochstedt, le seul puissant, le seul magnifique, le seul grand, presque en tout genre. Car, quoiqu’il y eût des héros, comme Jean Sobieski et des rois de Suède, qui effaçassent en lui le guerrier, personne n’effaça le monarque. Il faut avouer encore qu’il soutint ses malheurs, et qu’il les répara. Il a eu des défauts, il a fait de grandes fautes; mais ceux qui le condamnent l’auraient-ils égalé s’ils avaient été à sa place?

La duchesse de Bourgogne croissait en graces et en mérite. Les éloges qu’on donnait à sa sœur, en Espagne, lui inspirèrent une émulation qui redoubla en elle le talent de plaire. Ce n’était pas une beauté parfaite; mais elle avait le regard tel que son fils[138], un grand air, une taille noble. Ces avantages étaient embellis par son esprit, et plus encore par l’envie extrême de mériter les suffrages de tout le monde. Elle était, comme Henriette d’Angleterre, l’idole et le modèle de la cour, avec un plus haut rang: elle touchait au trône: la France attendait du duc de Bourgogne un gouvernement tel que les sages de l’antiquité en imaginèrent, mais dont l’austérité serait tempérée par les graces de cette princesse, plus faites encore pour être senties que la philosophie de son époux. Le monde sait comme toutes ces espérances furent trompées. Ce fut le sort de Louis XIV, de voir périr en France toute sa famille[139], par des morts prématurées; sa femme à quarante-cinq ans; son fils unique à cinquante[140]; et un an après que nous eûmes perdu son fils, nous vîmes son petit-fils, le dauphin duc de Bourgogne, la dauphine sa femme, leur fils aîné, le duc de Bretagne, portés à Saint-Denys, au même tombeau, au mois d’avril 1712; tandis que le dernier de leurs enfants, monté depuis sur le trône, était dans son berceau aux portes de la mort. Le duc de Berri, frère du duc de Bourgogne, les suivit deux ans après; et sa fille, dans le même temps, passa du berceau au cercueil.

Ce temps de désolation laissa dans les cœurs une impression si profonde, que, dans la minorité de Louis XV, j’ai vu plusieurs personnes qui ne parlaient de ces pertes qu’en versant des larmes. Le plus à plaindre de tous les hommes, au milieu de tant de morts précipitées, était celui qui semblait devoir hériter bientôt du royaume.

Ces mêmes soupçons qu’on avait eus à la mort de Madame et à celle de Marie-Louise, reine d’Espagne, se réveillèrent avec une fureur singulière. L’excès de la douleur publique aurait presque excusé la calomnie, si elle avait été excusable. Il y avait du délire à penser qu’on eût pu faire périr par un crime tant de personnes royales, en laissant vivre le seul qui pouvait les venger. La maladie qui emporta le dauphin duc de Bourgogne, sa femme et son fils, était une rougeole pourprée épidémique. Ce mal fit périr à Paris, en moins d’un mois, plus de cinq cents personnes. M. le duc de Bourbon, petit-fils du prince de Condé, le duc de La Trimouille, madame de La Vrillière, madame de Listenai, en furent attaqués à la cour. Le marquis de Gondrin, fils du duc d’Antin, en mourut en deux jours. Sa femme, depuis comtesse de Toulouse, fut à l’agonie. Cette maladie parcourut toute la France. Elle fit périr en Lorraine les aînés de ce duc de Lorraine, François, destiné à être un jour empereur, et à relever la maison d’Autriche.

Cependant, ce fut assez qu’un médecin, nommé Boudin, homme de plaisir, hardi et ignorant, eût proféré ces paroles: «Nous n’entendons rien à de pareilles maladies;» c’en fut assez, dis-je, pour que la calomnie n’eût point de frein.