Quoique la vie et la mort de Louis XIV eussent été glorieuses, il ne fut pas aussi regretté qu’il le méritait. L’amour de la nouveauté, l’approche d’un temps de minorité, où chacun se figurait une fortune, la querelle de la Constitution qui aigrissait les esprits, tout fit recevoir la nouvelle de sa mort avec un sentiment qui allait plus loin que l’indifférence. Nous avons vu ce même peuple qui, en 1686, avait demandé au ciel avec larmes la guérison de son roi malade[150], suivre son convoi funèbre avec des démonstrations bien différentes. On prétend que la reine sa mère lui avait dit un jour dans sa grande jeunesse: «Mon fils, ressemblez à votre grand-père, et non pas à votre père.» Le roi en ayant demandé la raison: «C’est, dit-elle, qu’à la mort de Henri IV on pleurait, et qu’on a ri à celle de Louis XIII[151].»

Quoiqu’on lui ait reproché des petitesses, des duretés dans son zèle contre le jansénisme, trop de hauteur avec les étrangers dans ses succès, de la faiblesse pour plusieurs femmes, de trop grandes sévérités dans des choses personnelles, des guerres légèrement entreprises, l’embrasement du Palatinat, les persécutions contre les réformés: cependant ses grandes qualités et ses actions, mises enfin dans la balance, l’ont emporté sur ses fautes. Le temps, qui mûrit les opinions des hommes, a mis le sceau à sa réputation; et malgré tout ce qu’on a écrit contre lui, on ne prononcera point son nom sans respect, et sans concevoir à ce nom l’idée d’un siècle éternellement mémorable. Si l’on considère ce prince dans sa vie privée, on le voit à la vérité trop plein de sa grandeur, mais affable, ne donnant point à sa mère de part au gouvernement, mais remplissant avec elle tous les devoirs d’un fils, et observant avec son épouse tous les dehors de la bienséance: bon père, bon maître, toujours décent en public, laborieux dans le cabinet, exact dans les affaires, pensant juste, parlant bien, et aimable avec dignité.

J’ai déjà remarqué ailleurs[152] qu’il ne prononça jamais les paroles qu’on lui fait dire, lorsque le premier gentilhomme de la chambre et le grand-maître de la garde-robe se disputaient l’honneur de le servir: «Qu’importe lequel de mes valets me serve?» Un discours si grossier ne pouvait partir d’un homme aussi poli et aussi attentif qu’il l’était, et ne s’accordait guère avec ce qu’il dit un jour au duc de La Rochefoucauld au sujet de ses dettes: «Que ne parlez-vous à vos amis?» Mot bien différent, qui, par lui-même, valait beaucoup, et qui fut accompagné d’un don de cinquante mille écus.

Il n’est pas même vrai qu’il ait écrit au duc de La Rochefoucauld: «Je vous fais mon compliment, comme votre ami, sur la charge de grand-maître de la garde-robe, que je vous donne comme votre roi.» Les historiens lui font honneur de cette lettre. C’est ne pas sentir combien il est peu délicat, combien même il est dur de dire à celui dont on est le maître, qu’on est son maître. Cela serait à sa place, si on écrivait à un sujet qui aurait été rebelle: c’est ce que Henri IV aurait pu dire au duc de Mayenne avant l’entière réconciliation. Le secrétaire du cabinet, Rose, écrivit cette lettre; et le roi avait trop de bon goût pour l’envoyer. C’est ce bon goût qui lui fit supprimer les inscriptions fastueuses dont Charpentier, de l’académie française, avait chargé les tableaux de Lebrun, dans la galerie de Versailles: L’incroyable passage du Rhin, la merveilleuse prise de Valenciennes, etc. Le roi sentit que La prise de Valenciennes, le passage du Rhin, disaient davantage. Charpentier avait eu raison d’orner d’inscriptions en notre langue les monuments de sa patrie; la flatterie seule avait nui à l’exécution.

On a recueilli quelques réponses, quelques mots de ce prince, qui se réduisent à très peu de chose. On prétend que, quand il résolut d’abolir en France le calvinisme, il dit: «Mon grand-père aimait les huguenots, et ne les craignait pas; mon père ne les aimait point, et les craignait; moi je ne les aime, ni ne les crains.»

Ayant donné, en 1658, la place de premier président du parlement de Paris à M. de Lamoignon, alors maître des requêtes, il lui dit: «Si j’avais connu un plus homme de bien et un plus digne sujet, je l’aurais choisi.» Il usa à peu près des mêmes termes avec le cardinal de Noailles, lorsqu’il lui donna l’archevêché de Paris. Ce qui fait le mérite de ces paroles, c’est qu’elles étaient vraies, et qu’elles inspiraient la vertu.

On prétend qu’un prédicateur indiscret le désigna un jour à Versailles: témérité qui n’est pas permise envers un particulier, encore moins envers un roi. On assure que Louis XIV se contenta de lui dire: «Mon père, j’aime bien à prendre ma part d’un sermon; mais je n’aime pas qu’on me la fasse.» Que ce mot ait été dit ou non, il peut servir de leçon.

Il s’exprimait toujours noblement et avec précision, s’étudiant en public à parler comme à agir en souverain. Lorsque le duc d’Anjou partit pour aller régner en Espagne, il lui dit, pour marquer l’union qui allait désormais joindre les deux nations: «Il n’y a plus de Pyrénées.»

Rien ne peut assurément faire mieux connaître son caractère que le Mémoire suivant, qu’on a tout entier écrit de sa main[153].

«Les rois sont souvent obligés à faire des choses contre leur inclination, et qui blessent leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire plaisir, et il faut qu’ils châtient souvent, et perdent des gens à qui naturellement ils veulent du bien. L’intérêt de l’état doit marcher le premier. On doit forcer son inclination, et ne pas se mettre en état de se reprocher, dans quelque chose d’importance, qu’on pouvait faire mieux; mais quelques intérêts particuliers m’en ont empêché, et ont détourné les vues que je devais avoir pour la grandeur, le bien, et la puissance de l’état. Souvent il y a des endroits qui font peine; il y en a de délicats qu’il est difficile de démêler; on a des idées confuses. Tant que cela est, on peut demeurer sans se déterminer; mais, dès que l’on se fixe l’esprit à quelque chose, et qu’on croit voir le meilleur parti, il le faut prendre. C’est ce qui m’a fait réussir souvent dans ce que j’ai entrepris. Les fautes que j’ai faites, et qui m’ont donné des peines infinies, ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop nonchalamment aux avis des autres. Rien n’est si dangereux que la faiblesse, de quelque nature qu’elle soit. Pour commander aux autres, il faut s’élever au-dessus d’eux; et après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits, on se doit déterminer par le jugement qu’on doit faire sans préoccupation, et pensant toujours à ne rien ordonner ni exécuter qui soit indigne de soi, du caractère qu’on porte, ni de la grandeur de l’état. Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque connaissance de leurs affaires, soit par expérience, soit par étude et une grande application à se rendre capables, trouvent tant de différentes choses par lesquelles ils se peuvent faire connaître, qu’ils doivent avoir un soin particulier et une application universelle à tout. Il faut se garder contre soi-même, prendre garde à son inclination, et être toujours en garde contre son naturel. Le métier de roi est grand, noble, et flatteur[154], quand on se sent digne de bien s’acquitter de toutes les choses auxquelles il engage; mais il n’est pas exempt de peines, de fatigues, d’inquiétudes. L’incertitude désespère quelquefois; et quand on a passé un temps raisonnable à examiner une affaire, il faut se déterminer, et prendre le parti qu’on croit le meilleur[155].