Seize cents filles furent occupées aux ouvrages de dentelles: on fit venir trente principales ouvrières de Venise, et deux cents de Flandre; et on leur donna trente-six mille livres pour les encourager.

Les fabriques des draps de Sedan, celles des tapisseries d’Aubusson, dégénérées et tombées, furent rétablies. Les riches étoffes, où la soie se mêle avec l’or et l’argent, se fabriquèrent à Lyon, à Tours, avec une industrie nouvelle.

On sait que le ministère acheta en Angleterre le secret de cette machine ingénieuse avec laquelle on fait les bas dix fois plus promptement qu’à l’aiguille. Le fer-blanc, l’acier, la belle faïence, les cuirs maroquinés qu’on avait toujours fait venir de loin, furent travaillés en France. Mais des calvinistes, qui avaient le secret du fer-blanc et de l’acier, emportèrent, en 1686, ce secret avec eux, et firent partager cet avantage et beaucoup d’autres à des nations étrangères.

Le roi achetait tous les ans pour environ huit cent mille de nos livres de tous les ouvrages de goût qu’on fabriquait dans son royaume, et il en fesait des présents.

Il s’en fallait beaucoup que la ville de Paris fût ce qu’elle est aujourd’hui. Il n’y avait ni clarté, ni sûreté, ni propreté. Il fallut pourvoir à ce nettoiement continuel des rues; à cette illumination que cinq mille fanaux forment toutes les nuits, paver la ville tout entière, y construire deux nouveaux ports, rétablir les anciens, faire veiller une garde continuelle, à pied et à cheval, pour la sûreté des citoyens. Le roi se chargea de tout en affectant des fonds à ces dépenses nécessaires. Il créa, en 1667, un magistrat uniquement pour veiller à la police. La plupart des grandes villes de l’Europe ont à peine imité ces exemples long-temps après, et aucune ne les a égalés. Il n’y a point de ville pavée comme Paris; et Rome même n’est pas éclairée.

Tout commençait à tendre tellement à la perfection, que le second lieutenant de police[183] qu’eut Paris acquit dans cette place une réputation qui le mit au rang de ceux qui ont fait honneur à ce siècle: aussi était-ce un homme capable de tout. Il fut depuis dans le ministère; et il eût été bon général d’armée. La place de lieutenant de police était au-dessous de sa naissance et de son mérite; et cependant cette place lui fit un bien plus grand nom que le ministère gêné et passager qu’il obtint, sur la fin de sa vie.

On doit observer ici que M. d’Argenson ne fut pas le seul, à beaucoup près, de l’ancienne chevalerie, qui eût exercé la magistrature. La France est presque l’unique pays de l’Europe où l’ancienne noblesse ait pris souvent le parti de la robe. Presque tous les autres états, par un reste de barbarie gothique, ignorent encore qu’il y ait de la grandeur dans cette profession[184].

Le roi ne cessa de bâtir au Louvre, à Saint-Germain, à Versailles, depuis 1661. Les particuliers, à son exemple, élevèrent dans Paris mille édifices superbes et commodes. Le nombre s’en est accru tellement que, depuis les environs du Palais-Royal et ceux de Saint-Sulpice, il se forma dans Paris deux villes nouvelles, fort supérieures à l’ancienne. Ce fut en ce temps-là qu’on inventa la commodité magnifique de ces carrosses ornés de glaces et suspendus par des ressorts; de sorte qu’un citoyen de Paris se promenait dans cette grande ville avec plus de luxe que les premiers triomphateurs romains n’allaient autrefois au Capitole. Cet usage, qui a commencé dans Paris, fut bientôt reçu dans toute l’Europe; et, devenu commun, il n’est plus un luxe.

Louis XIV avait du goût pour l’architecture, pour les jardins, pour la sculpture; et ce goût était en tout dans le grand et dans le noble. Dès que le contrôleur-général Colbert eut, en 1664, la direction des bâtiments, qui est proprement le ministère des arts[185], il s’appliqua à seconder les projets de son maître. Il fallut d’abord travailler à achever le Louvre. François Mansard, l’un des plus grands architectes qu’ait eus la France, fut choisi pour construire les vastes édifices qu’on projetait. Il ne voulut pas s’en charger sans avoir la liberté de refaire ce qui lui paraîtrait défectueux dans l’exécution. Cette défiance de lui-même, qui eût entraîné trop de dépenses, le fit exclure. On appela de Rome le cavalier Bernini, dont le nom était célèbre par la colonnade qui entoure le parvis de Saint-Pierre, par la statue équestre de Constantin, et par la fontaine Navonne. Des équipages lui furent fournis pour son voyage. Il fut conduit à Paris en homme qui venait honorer la France. Il reçut, outre cinq louis par jour pendant huit mois qu’il y resta, un présent de cinquante mille écus, avec une pension de deux mille, et une de cinq cents pour son fils. Cette générosité de Louis XIV, envers le Bernin, fut encore plus grande que la magnificence de François Iᵉʳ pour Raphaël. Le Bernin, par reconnaissance, fit depuis à Rome la statue équestre du roi, qu’on voit à Versailles. Mais quand il arriva à Paris avec tant d’appareil, comme le seul homme digne de travailler pour Louis XIV, il fut bien surpris de voir le dessin de la façade du Louvre[186], du côté de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui devint bientôt après dans l’exécution un des plus augustes monuments d’architecture qui soient au monde. Claude Perrault avait donné ce dessin, exécuté par Louis Levau et Dorbay. Il inventa les machines avec lesquelles on transporta des pierres de cinquante-deux pieds de long, qui forment le fronton de ce majestueux édifice. On va chercher quelquefois bien loin ce qu’on a chez soi. Aucun palais de Rome n’a une entrée comparable à celle du Louvre, dont on est redevable à ce Perrault que Boileau osa vouloir rendre ridicule. Ces vignes si renommées sont, de l’aveu des voyageurs, très inférieures au seul château de Maisons, qu’avait bâti François Mansard à si peu de frais. Bernini fut magnifiquement récompensé, et ne mérita pas ses récompenses: il donna seulement des dessins qui ne furent pas exécutés.

Le roi, en fesant bâtir ce Louvre dont l’achèvement est tant désiré, en fesant une ville à Versailles près de ce château qui a coûté tant de millions[187], en bâtissant Trianon, Marli, et en fesant embellir tant d’autres édifices, fit élever l’Observatoire, commencé en 1666, dès le temps qu’il établit l’Académie des Sciences. Mais le monument le plus glorieux par son utilité, par sa grandeur, et par ses difficultés, fut ce canal du Languedoc qui joint les deux mers, et qui tombe dans le port de Cette, construit pour recevoir ses eaux. Tout ce travail fut commencé dès 1664; et on le continua sans interruption jusqu’en 1681. La fondation des Invalides et la chapelle de ce bâtiment, la plus belle de Paris, l’établissement de Saint-Cyr, le dernier de tant d’ouvrages construits par ce monarque, suffiraient seuls pour faire bénir sa mémoire[188]. Quatre mille soldats et un grand nombre d’officiers, qui trouvent dans l’un de ces grands asiles une consolation dans leur vieillesse, et des secours pour leurs blessures et pour leurs besoins, deux cent cinquante filles nobles qui reçoivent dans l’autre une éducation digne d’elles, sont autant de voix qui célèbrent Louis XIV. L’établissement de Saint-Cyr sera surpassé par celui que Louis XV vient de former pour élever cinq cents gentilshommes[189]; mais, loin de faire oublier Saint-Cyr, il en fait souvenir: c’est l’art de faire du bien qui s’est perfectionné.