Des compagnies de cadets furent entretenues dans la plupart des places frontières: ils y apprenaient les mathématiques, le dessin, et tous les exercices, et fesaient les fonctions de soldats. Cette institution dura dix années. On se lassa enfin de cette jeunesse trop difficile à discipliner; mais le corps des ingénieurs, que le roi forma, et auquel il donna les réglements qu’il suit encore, est un établissement à jamais durable. Sous lui, l’art de fortifier les places fut porté à la perfection par le maréchal de Vauban et ses élèves, qui surpassèrent le comte de Pagan[195]. Il construisit ou répara cent cinquante places de guerre.
Pour soutenir la discipline militaire, il créa des inspecteurs généraux, ensuite des directeurs, qui rendirent compte de l’état des troupes; et on voyait, par leur rapport, si les commissaires des guerres avaient fait leur devoir.
Il institua l’ordre de Saint-Louis[196], récompense honorable, plus briguée souvent que la fortune. L’hôtel des Invalides mit le comble aux soins qu’il prit pour mériter d’être bien servi.
C’est par de tels soins que, dès l’an 1672, il eut cent quatre-vingt mille hommes de troupes réglées, et qu’augmentant ses forces à mesure que le nombre et la puissance de ses ennemis augmentaient, il eut enfin jusqu’à quatre cent cinquante mille hommes en armes, en comptant les troupes de la marine.
Avant lui, on n’avait point vu de si fortes armées. Ses ennemis lui en opposèrent à peine d’aussi considérables; mais il fallait qu’ils fussent réunis. Il montra ce que la France seule pouvait; et il eut toujours ou de grands succès, ou de grandes ressources.
Il fut le premier qui, en temps de paix, donna une image et une leçon complète de la guerre. Il assembla à Compiègne soixante et dix mille hommes, en 1698. On y fit toutes les opérations d’une campagne. C’était pour l’instruction de ses trois petits-fils. Le luxe fit une fête somptueuse de cette école militaire.
Cette même attention qu’il eut à former des armées de terre nombreuses et bien disciplinées, même avant d’être en guerre, il l’eut à se donner l’empire de la mer. D’abord, le peu de vaisseaux que le cardinal Mazarin avait laissé pourrir dans les ports sont réparés. On en fait acheter en Hollande, en Suède; et, dès la troisième année de son gouvernement, il envoie ses forces maritimes s’essayer à Gigeri[197], sur la côte d’Afrique. Le duc de Beaufort purge les mers de pirates, dès l’an 1665; et, deux ans après, la France a dans ses ports soixante vaisseaux de guerre. Ce n’est là qu’un commencement: mais tandis qu’on fait de nouveaux réglements et de nouveaux efforts, il sent déjà toute sa force. Il ne veut pas consentir que ses vaisseaux baissent leur pavillon devant celui d’Angleterre. En vain le conseil du roi Charles II insiste sur ce droit, que la force, l’industrie, et le temps, avaient donné aux Anglais. Louis XIV écrit au comte d’Estrades, son ambassadeur: «Le roi d’Angleterre et son chancelier peuvent voir quelles sont mes forces; mais ils ne voient pas mon cœur. Tout ne m’est rien à l’égard de l’honneur.»
Il ne disait que ce qu’il était résolu de soutenir; et en effet l’usurpation des Anglais céda au droit naturel et à la fermeté de Louis XIV. Tout fut égal entre les deux nations sur la mer. Mais tandis qu’il veut l’égalité avec l’Angleterre, il soutient sa supériorité avec l’Espagne. Il fait baisser le pavillon aux amiraux espagnols devant le sien, en vertu de cette préséance solennelle accordée en 1662.
Cependant on travaille de tous côtés à l’établissement d’une marine capable de justifier ces sentiments de hauteur. On bâtit la ville et le port de Rochefort, à l’embouchure de la Charente. On enrôle, on enclasse des matelots, qui doivent servir, tantôt sur les vaisseaux marchands, tantôt sur les flottes royales. Il s’en trouve bientôt soixante mille d’enclassés.
Des conseils de construction sont établis dans les ports, pour donner aux vaisseaux la forme la plus avantageuse. Cinq arsenaux de marine sont bâtis à Brest, à Rochefort, à Toulon, à Dunkerque, au Havre-de-Grace. Dans l’année 1672, on a soixante vaisseaux de ligne et quarante frégates. Dans l’année 1681, il se trouve cent quatre-vingt-dix-huit vaisseaux de guerre, en comptant les alléges; et trente galères sont dans le port de Toulon, ou armées, ou prêtes à l’être. Onze mille hommes de troupes réglées servent sur les vaisseaux; les galères en ont trois mille. Il y a cent soixante-six mille hommes d’enclassés pour tous les services divers de la marine. On compta, les années suivantes, dans ce service, mille gentilshommes ou enfants de famille, fesant la fonction de soldats sur les vaisseaux, et apprenant dans les ports tout ce qui prépare à l’art de la navigation et à la manœuvre: ce sont les gardes-marines; ils étaient sur mer ce que les cadets étaient sur terre. On les avait institués en 1672, mais en petit nombre. Ce corps a été l’école d’où sont sortis les meilleurs officiers de vaisseaux.