Il n’y a point de pays au monde où la religion chrétienne ait été si fortement combattue, et défendue si savamment qu’en Angleterre. Depuis Henri VIII jusqu’à Cromwell, on avait disputé et combattu comme cette ancienne espèce de gladiateurs qui descendaient dans l’arène un cimeterre à la main et un bandeau sur les yeux. Quelques légères différences dans le culte et dans le dogme avaient produit des guerres horribles; et quand, depuis la restauration jusqu’à nos jours, on a attaqué tout le christianisme presque chaque année, ces disputes n’ont pas excité le moindre trouble; on n’a répondu qu’avec la science: autrefois c’était avec le fer et la flamme.

C’est surtout en philosophie que les Anglais ont été les maîtres des autres nations. Il ne s’agissait plus de systèmes ingénieux. Les fables des Grecs devaient disparaître depuis long-temps, et les fables des modernes ne devaient jamais paraître. Le chancelier Bacon avait commencé par dire qu’on devait interroger la nature d’une manière nouvelle, qu’il fallait faire des expériences: Boyle passa sa vie à en faire. Ce n’est pas ici le lieu d’une dissertation physique; il suffit de dire qu’après trois mille ans de vaines recherches, Newton est le premier qui ait découvert et démontré la grande loi de la nature par laquelle tous les éléments de la matière s’attirent réciproquement, loi par laquelle tous les astres sont retenus dans leur cours. Il est le premier qui ait vu en effet la lumière; avant lui, on ne la connaissait pas.

Ses principes mathématiques, où règne une physique toute nouvelle et toute vraie, sont fondés sur la découverte du calcul qu’on appelle mal à propos de l’infini, dernier effort de la géométrie, et effort qu’il avait fait à vingt-quatre ans. C’est ce qui a fait dire à un grand philosophe, au savant Halley[253], «qu’il n’est pas permis à un mortel d’atteindre de plus près à la divinité.»

Une foule de bons géomètres, de bons physiciens, fut éclairée par ses découvertes, et animée par lui. Bradley trouva enfin l’aberration de la lumière des étoiles fixes, placées au moins à douze millions de millions de lieues loin de notre petit globe.

Ce même Halley que je viens de citer eut, quoique simple astronome, le commandement d’un vaisseau du roi, en 1698. C’est sur ce vaisseau qu’il détermina la position des étoiles du pôle antarctique, et qu’il marqua toutes les variations de la boussole dans toutes les parties du globe connu. Le voyage des Argonautes n’était, en comparaison, que le passage d’une barque d’un bord de rivière à l’autre. A peine a-t-on parlé dans l’Europe du voyage de Halley.

Cette indifférence que nous avons pour les grandes choses, devenues trop familières, et cette admiration des anciens Grecs pour les petites, est encore une preuve de la prodigieuse supériorité de notre siècle sur les anciens. Boileau en France, le chevalier Temple, en Angleterre, s’obstinaient à ne pas reconnaître cette supériorité: ils voulaient dépriser leur siècle pour se mettre eux-mêmes au-dessus de lui. Cette dispute entre les anciens et les modernes est enfin décidée, du moins en philosophie. Il n’y a pas un ancien philosophe qui serve aujourd’hui à l’instruction de la jeunesse chez les nations éclairées.

Locke seul serait un grand exemple de cet avantage que notre siècle a eu sur les plus beaux âges de la Grèce. Depuis Platon jusqu’à lui, il n’y a rien: personne, dans cet intervalle, n’a développé les opérations de notre ame; et un homme qui saurait tout Platon, et qui ne saurait que Platon, saurait peu, et saurait mal.

C’était, à la vérité, un Grec éloquent; son apologie de Socrate est un service rendu aux sages de toutes les nations; il est juste de le respecter, puisqu’il a rendu si respectable la vertu malheureuse, et les persécuteurs si odieux. On crut long-temps que sa belle morale ne pouvait être accompagnée d’une mauvaise métaphysique; on en fit presque un père de l’Église, à cause de son Ternaire, que personne n’a jamais compris. Mais, que penserait-on aujourd’hui d’un philosophe qui nous dirait qu’une matière est l’autre; que le monde est une figure de douze pentagones; que le feu, qui est une pyramide, est lié à la terre par des nombres? Serait-on bien reçu à prouver l’immortalité et les métempsycoses de l’ame, en disant que le sommeil naît de la veille, la veille du sommeil, le vivant du mort, et le mort du vivant? Ce sont là les raisonnements qu’on a admirés pendant tant de siècles; et des idées plus extravagantes encore ont été employées depuis à l’éducation des hommes.

Locke seul a développé l’entendement humain, dans un livre où il n’y a que des vérités; et, ce qui rend l’ouvrage parfait, toutes ces vérités sont claires.

Si l’on veut achever de voir en quoi ce dernier siècle l’emporte sur tous les autres, on peut jeter les yeux sur l’Allemagne et sur le Nord. Un Hevelius, à Dantzick, est le premier astronome qui ait bien connu la planète de la lune; aucun homme, avant lui, n’avait mieux examiné le ciel. Parmi les grands hommes que cet âge a produits, nul ne fait mieux voir que ce siècle peut être appelé celui de Louis XIV. Hevelius perdit, par un incendie, une immense bibliothèque: le monarque de France gratifia l’astronome de Dantzick d’un présent fort au-dessus de sa perte.