Ils étaient déclarés capables de toutes les charges et dignités de l’état; et il y parut bien en effet, puisque le roi fit ducs et pairs les seigneurs de La Trimouille et de Rosni.
On créa une chambre exprès au parlement de Paris, composée d’un président et de seize conseillers, laquelle jugea tous les procès des réformés, non seulement dans le district immense du ressort de Paris, mais dans celui de Normandie et de Bretagne. Elle fut nommée la chambre de l’édit. Il n’y eut jamais, à la vérité, qu’un seul calviniste admis de droit parmi les conseillers de cette juridiction. Cependant, comme elle était destinée à empêcher les vexations dont le parti se plaignait, et que les hommes se piquent toujours de remplir un devoir qui les distingue, cette chambre, composée de catholiques, rendit toujours aux huguenots, de leur aveu même, la justice la plus impartiale.
Ils avaient une espèce de petit parlement à Castres, indépendant de celui de Toulouse. Il y eut à Grenoble et à Bordeaux des chambres mi-parties catholiques et calvinistes. Leurs Églises s’assemblaient en synodes, comme l’Église gallicane. Ces priviléges et beaucoup d’autres incorporèrent ainsi les calvinistes au reste de la nation. C’était à la vérité attacher des ennemis ensemble; mais l’autorité, la bonté et l’adresse de ce grand roi les continrent pendant sa vie.
Après la mort à jamais effrayante et déplorable de Henri IV, dans la faiblesse d’une minorité et sous une cour divisée, il était bien difficile que l’esprit républicain des réformés n’abusât de ses priviléges, et que la cour, toute faible qu’elle était, ne voulût les restreindre. Les huguenots avaient déjà établi en France des cercles, à l’imitation de l’Allemagne. Les députés de ces cercles étaient souvent séditieux; et il y avait dans le parti des seigneurs pleins d’ambition. Le duc de Bouillon, et surtout le duc de Rohan, le chef le plus accrédité des huguenots, précipitèrent bientôt dans la révolte l’esprit remuant des prédicants et le zèle aveugle des peuples. L’assemblée générale du parti osa, dès 1615, présenter à la cour un cahier par lequel, entre autres articles injurieux, elle demandait qu’on réformât le conseil du roi. Ils prirent les armes en quelques endroits dès l’an 1616; et l’audace des huguenots se joignant aux divisions de la cour, à la haine contre les favoris, à l’inquiétude de la nation, tout fut long-temps dans le trouble. C’était des séditions, des intrigues, des menaces, des prises d’armes, des paix faites à la hâte, et rompues de même; c’est ce qui fesait dire au célèbre cardinal Bentivoglio, alors nonce en France[271], qu’il n’y avait vu que des orages.
Dans l’année 1621, les Églises réformées de France offrirent à Lesdiguières, devenu depuis connétable, le généralat de leurs armées, et cent mille écus par mois. Mais Lesdiguières, plus éclairé dans son ambition qu’eux dans leurs factions, et qui les connaissait pour les avoir commandés, aima mieux alors les combattre que d’être à leur tête; et pour réponse à leurs offres, il se fit catholique. Les huguenots s’adressèrent ensuite au maréchal duc de Bouillon, qui dit qu’il était trop vieux; enfin ils donnèrent cette malheureuse place au duc de Rohan, qui, conjointement avec son frère Soubise, osa faire la guerre au roi de France.
La même année le connétable de Luines mena Louis XIII de province en province. Il soumit plus de cinquante villes, presque sans résistance; mais il échoua devant Montauban; le roi eut l’affront de décamper. On assiégea en vain La Rochelle, elle résistait par elle-même et par les secours de l’Angleterre; et le duc de Rohan, coupable du crime de lèse-majesté, traita de la paix avec son roi, presque de couronne à couronne.
Après cette paix et après la mort du connétable de Luines, il fallut encore recommencer la guerre et assiéger de nouveau La Rochelle, toujours liguée contre son souverain avec l’Angleterre et avec les calvinistes du royaume. Une femme[272] (c’était la mère du duc de Rohan) défendit cette ville pendant un an contre l’armée royale, contre l’activité du cardinal de Richelieu, et contre l’intrépidité de Louis XIII, qui affronta plus d’une fois la mort à ce siége. La ville souffrit toutes les extrémités de la faim; et on ne dut la reddition de la place qu’à cette digue de cinq cents pieds de long que le cardinal de Richelieu fit construire, à l’exemple de celle qu’Alexandre fit autrefois élever devant Tyr. Elle dompta la mer et les Rochellois. Le maire Guiton, qui voulait s’ensevelir sous les ruines de La Rochelle, eut l’audace, après s’être rendu à discrétion, de paraître avec ses gardes devant le cardinal de Richelieu. Les maires des principales villes des huguenots en avaient. On ôta les siens à Guiton, et les priviléges à la ville. Le duc de Rohan, chef des hérétiques rebelles, continuait toujours la guerre pour son parti; et, abandonné des Anglais, quoique protestants, il se liguait avec les Espagnols, quoique catholiques. Mais la conduite ferme du cardinal de Richelieu força les huguenots, battus de tous côtés, à se soumettre.
Tous les édits qu’on leur avait accordés jusqu’alors avaient été des traités avec les rois. Richelieu voulut que celui qu’il fit rendre fût appelé l’édit de grace. Le roi y parla en souverain qui pardonne. On ôta l’exercice de la nouvelle religion à La Rochelle, à l’île de Ré, à Oléron, à Privas, à Pamiers; du reste, on laissa subsister l’édit de Nantes, que les calvinistes regardèrent toujours comme leur loi fondamentale.
Il paraît étrange que le cardinal de Richelieu, si absolu et si audacieux, n’abolît pas ce fameux édit: il eut alors une autre vue, plus difficile peut-être à remplir, mais non moins conforme à l’étendue de son ambition et à la hauteur de ses pensées. Il rechercha la gloire de subjuguer les esprits; il s’en croyait capable par ses lumières, par sa puissance et par sa politique. Son projet était de gagner quelques prédicants que les réformés appelaient alors ministres, et qu’on nomme aujourd’hui pasteurs; de leur faire d’abord avouer que le culte catholique n’était pas un crime devant Dieu, de les mener ensuite par degrés, de leur accorder quelques points peu importants, et de paraître aux yeux de la cour de Rome ne leur avoir rien accordé. Il comptait éblouir une partie des réformés, séduire l’autre par les présents et par les graces, et avoir enfin toutes les apparences de les avoir réunis à l’Église, laissant au temps à faire le reste, et n’envisageant que la gloire d’avoir ou fait ou préparé ce grand ouvrage, et de passer pour l’avoir fait. Le fameux capucin Joseph d’un côté, et deux ministres gagnés de l’autre, entamèrent cette négociation. Mais il parut que le cardinal de Richelieu avait trop présumé, et qu’il est plus difficile d’accorder des théologiens que de faire des digues sur l’Océan.
Richelieu, rebuté, se proposa d’écraser les calvinistes. D’autres soins l’en empêchèrent. Il avait à combattre à -la-fois les grands du royaume, la maison royale, toute la maison d’Autriche, et souvent Louis XIII lui-même. Il mourut enfin, au milieu de tous ces orages, d’une mort prématurée. Il laissa tous ses desseins encore imparfaits, et un nom plus éclatant que cher et vénérable.