Les affaires allaient bien en Italie. Louis XIV était vengé du duc de Savoie. Le duc de Vendôme avait d’abord repoussé avec gloire le prince Eugène, à la journée de Cassano, près de l’Adda (16 août 1705): journée sanglante, et l’une de ces batailles indécises pour lesquelles on chante des deux côtés des Te Deum, mais qui ne servent qu’à la destruction des hommes, sans avancer les affaires d’aucun parti. (19 avril 1706) Après la bataille de Cassano, il avait gagné pleinement celle de Calcinato[17], en l’absence du prince Eugène; et ce prince étant arrivé le lendemain de la bataille, avait vu encore un détachement de ses troupes entièrement défait. Enfin les alliés étaient obligés de céder tout le terrain au duc de Vendôme. Il ne restait plus guère que Turin à prendre. On allait l’investir: il ne paraissait pas possible qu’on le secourût. Le maréchal de Villars, vers l’Allemagne, poussait le prince de Bade. Villeroi commandait en Flandre une armée de quatre-vingt mille hommes, et il se flattait de réparer contre Marlborough le malheur qu’il avait essuyé en combattant le prince Eugène. Son trop de confiance en ses propres lumières fut plus que jamais funeste à la France.

Près de la Méhaigne, et vers les sources de la petite Ghette, le maréchal de Villeroi avait campé son armée. Le centre était à Ramillies, village devenu aussi fameux qu’Hochstedt. Il eût pu éviter la bataille. Les officiers-généraux lui conseillaient ce parti; mais le désir aveugle de la gloire l’emporta. (23 mai 1706) Il fit, à ce qu’on prétend, la disposition de manière qu’il n’y avait pas un homme d’expérience qui ne prévît le mauvais succès. Des troupes de recrue, ni disciplinées, ni complètes, étaient au centre: il laissa des bagages entre les lignes de son armée; il posta sa gauche derrière un marais, comme s’il eût voulu l’empêcher d’aller à l’ennemi[18].

Marlborough, qui remarquait toutes ces fautes, arrange son armée pour en profiter. Il voit que la gauche de l’armée française ne peut aller attaquer sa droite; il dégarnit aussitôt cette droite pour fondre vers Ramillies avec un nombre supérieur. M. de Gassion, lieutenant-général, qui voit ce mouvement des ennemis, crie au maréchal: «Vous êtes perdu, si vous ne changez votre ordre de bataille. Dégarnissez votre gauche, pour vous opposer à l’ennemi à nombre égal. Faites rapprocher vos lignes davantage. Si vous tardez un moment, il n’y a plus de ressource.» Plusieurs officiers appuyèrent ce conseil salutaire. Le maréchal ne les crut pas. Marlborough attaque. Il avait affaire à des ennemis rangés en bataille, comme il les eût voulu poster lui-même pour les vaincre. Voilà ce que toute la France a dit; et l’histoire est en partie le récit des opinions des hommes: mais ne devait-on pas dire aussi que les troupes des alliés étaient mieux disciplinées, que leur confiance en leurs chefs et en leurs succès passés leur inspirait plus d’audace? N’y eut-il pas des régiments français qui firent mal leur devoir? Et les bataillons les plus inébranlables au feu ne font-ils pas la destinée des états? L’armée française ne résista pas une demi-heure. On s’était battu près de huit heures à Hochstedt, et on avait tué près de huit mille hommes aux vainqueurs; mais à la journée de Ramillies, on ne leur en tua pas deux mille cinq cents: ce fut une déroute totale: les Français y perdirent vingt mille hommes, la gloire de la nation, et l’espérance de reprendre l’avantage. La Bavière, Cologne, avaient été perdues par la bataille d’Hochstedt; toute la Flandre espagnole le fut par celle de Ramillies. Marlborough entra victorieux dans Anvers, dans Bruxelles: il prit Ostende: Menin se rendit à lui.

Le maréchal de Villeroi, au désespoir, n’osait écrire au roi cette défaite. Il resta cinq jours sans envoyer de courriers. Enfin il écrivit la confirmation de cette nouvelle qui consternait déjà la cour de France. Et quand il reparut devant le roi, ce monarque, au lieu de lui faire des reproches, lui dit: «Monsieur le maréchal, on n’est pas heureux à notre âge.»

Le roi tire aussitôt le duc de Vendôme d’Italie, où il ne le croyait pas nécessaire, pour l’envoyer en Flandre réparer, s’il est possible, ce malheur. Il espérait du moins, avec apparence de raison, que la prise de Turin le consolerait de tant de pertes. Le prince Eugène n’était pas à portée de paraître pour secourir cette ville. Il était au-delà de l’Adige; et ce fleuve, bordé en-deçà d’une longue chaîne de retranchements, semblait rendre le passage impraticable. Cette grande ville était assiégée par quarante-six escadrons et cent bataillons.

Le duc de La Feuillade, qui les commandait, était l’homme le plus brillant et le plus aimable du royaume; et quoique gendre du ministre, il avait pour lui la faveur publique. Il était fils de ce maréchal de La Feuillade qui érigea la statue de Louis XIV dans la place des Victoires. On voyait en lui le courage de son père, la même ambition, le même éclat, avec plus d’esprit. Il attendait, pour récompense de la conquête de Turin, le bâton de maréchal de France. Chamillart, son beau-père, qui l’aimait tendrement, avait tout prodigué pour lui assurer le succès. L’imagination est effrayée du détail des préparatifs de ce siége. Les lecteurs qui ne sont point à portée d’entrer dans ces discussions, seront peut-être bien aises de trouver ici quel fut cet immense et inutile appareil.

On avait fait venir cent quarante pièces de canon; et il est à remarquer que chaque gros canon monté revient à environ deux mille écus. Il y avait cent dix mille boulets, cent six mille cartouches d’une façon et trois cent mille d’une autre, vingt et un mille bombes, vingt-sept mille sept cents grenades, quinze mille sacs à terre, trente mille instruments pour le pionnage, douze cent mille livres de poudre. Ajoutez à ces munitions, le plomb, le fer, et le fer-blanc, les cordages, tout ce qui sert aux mineurs, le soufre, le salpêtre, les outils de toute espèce. Il est certain que les frais de tous ces préparatifs de destruction suffiraient pour fonder et pour faire fleurir la plus nombreuse colonie. Tout siége de grande ville exige ces frais immenses; et quand il faut réparer chez soi un village ruiné, on le néglige.

Le duc de La Feuillade, plein d’ardeur et d’activité, plus capable que personne des entreprises qui ne demandaient que du courage, mais incapable de celles qui exigeaient de l’art, de la méditation, et du temps, pressait ce siége contre toutes les règles. Le maréchal de Vauban, le seul général peut-être qui aimât mieux l’état que soi-même, avait proposé au duc de La Feuillade de venir diriger le siége comme ingénieur, et de servir dans son armée comme volontaire; mais la fierté de La Feuillade prit les offres de Vauban pour de l’orgueil caché sous de la modestie. Il fut piqué que le meilleur ingénieur de l’Europe lui voulût donner des avis. Il manda, dans une lettre que j’ai vue: J’espère prendre Turin à la Cohorn. Ce Cohorn était le Vauban des alliés, bon ingénieur, bon général, et qui avait pris plus d’une fois des places fortifiées par Vauban. Après une telle lettre, il fallait prendre Turin: mais l’ayant attaqué par la citadelle, qui était le côté le plus fort, et n’ayant pas même entouré toute la ville, des secours, des vivres, pouvaient y entrer; le duc de Savoie pouvait en sortir: et plus le duc de La Feuillade mettait d’impétuosité dans des attaques réitérées et infructueuses, plus le siége traînait en longueur.

Le duc de Savoie sortit de la ville avec quelques troupes de cavalerie, pour donner le change au duc de La Feuillade. Celui-ci se détache du siége pour courir après le prince, qui, connaissant mieux le terrain, échappe à ses poursuites. La Feuillade manque le duc de Savoie, et la conduite du siége en souffre.

Presque tous les historiens ont assuré que le duc de La Feuillade ne voulait point prendre Turin: ils prétendent qu’il avait juré à madame la duchesse de Bourgogne de respecter la capitale de son père; ils débitent que cette princesse engagea madame de Maintenon à faire prendre toutes les mesures qui furent le salut de cette ville. Il est vrai que presque tous les officiers de cette armée en ont été long-temps persuadés: mais c’était un de ces bruits populaires qui décréditent le jugement des nouvellistes, et qui déshonorent les histoires. Il eût été d’ailleurs bien contradictoire que le même général eût voulu manquer Turin et prendre le duc de Savoie.