La superstition alla si loin, qu’un conseiller du parlement, nommé Carré, et surnommé Montgeron[321], eut la démence de présenter au roi, en 1736, un recueil de tous ces prodiges, muni d’un nombre considérable d’attestations. Cet homme insensé, organe et victime d’insensés, dit, dans son Mémoire au roi, «qu’il faut croire aux témoins qui se font égorger pour soutenir leurs témoignages[322].» Si son livre subsistait un jour, et que les autres fussent perdus, la postérité croirait que notre siècle a été un temps de barbarie.
Ces extravagances ont été en France les derniers soupirs d’une secte qui, n’étant plus soutenue par des Arnauld, des Pascal, et des Nicole, et n’ayant plus que des convulsionnaires, est tombée dans l’avilissement; on n’entendrait plus parler de ces querelles qui déshonorent la religion et font tort à la religion, s’il ne se trouvait de temps en temps quelques esprits remuants, qui cherchent dans ces cendres éteintes quelques restes de feu dont ils essaient de faire un incendie. Si jamais ils y réussissent, la dispute du molinisme et du jansénisme ne sera plus l’objet des troubles. Ce qui est devenu ridicule ne peut plus être dangereux. La querelle changera de nature. Les hommes ne manquent pas de prétextes pour se nuire quand ils n’en ont plus de cause.
La religion peut encore aiguiser les poignards. Il y a toujours, dans la nation, un peuple qui n’a nul commerce avec les honnêtes gens, qui n’est pas du siècle, qui est inaccessible aux progrès de la raison, et sur qui l’atrocité du fanatisme conserve son empire comme certaines maladies qui n’attaquent que la plus vile populace.
Les jésuites semblèrent entraînés dans la chute du jansénisme; leurs armes émoussées n’avaient plus d’adversaires à combattre: ils perdirent à la cour le crédit dont Le Tellier avait abusé; leur Journal de Trévoux[323] ne leur concilia ni l’estime ni l’amitié des gens de lettres. Les évêques sur lesquels ils avaient dominé les confondirent avec les autres religieux; et ceux-ci, ayant été abaissés par eux, les rabaissèrent à leur tour. Les parlements leur firent sentir plus d’une fois ce qu’ils pensaient d’eux en condamnant quelques uns de leurs écrits qu’on aurait pu oublier[324]. L’Université, qui commençait alors à faire de bonnes études dans la littérature, et à donner une excellente éducation, leur enleva une grande partie de la jeunesse; et ils attendirent, pour reprendre leur ascendant, que le temps leur fournît des hommes de génie, et des conjonctures favorables; mais ils furent bien trompés dans leurs espérances: leur chute, l’abolition de leur ordre en France, leur bannissement d’Espagne, de Portugal, de Naples, a fait voir enfin combien Louis XIV avait eu tort de leur donner sa confiance.
Il serait très utile à ceux qui sont entêtés de toutes ces disputes, de jeter les yeux sur l’histoire générale du monde; car, en observant tant de nations, tant de mœurs, tant de religions différentes, on voit le peu de figure que font sur la terre un moliniste et un janséniste. On rougit alors de sa frénésie pour un parti qui se perd dans la foule et dans l’immensité des choses.
CHAPITRE XXXVIII.
Du quiétisme.
Au milieu des factions du calvinisme et des querelles du jansénisme, il y eut encore une division en France sur le quiétisme. C’était une suite malheureuse des progrès de l’esprit humain dans le siècle de Louis XIV, que l’on s’efforçât de passer presque en tout les bornes prescrites à nos connaissances; ou plutôt c’était une preuve qu’on n’avait pas fait encore assez de progrès.
La dispute du quiétisme est une de ces intempérances d’esprit et de ces subtilités théologiques qui n’auraient laissé aucune trace dans la mémoire des hommes, sans les noms des deux illustres rivaux qui combattirent. Une femme sans crédit, sans véritable esprit, et qui n’avait qu’une imagination échauffée, mit aux mains les deux plus grands hommes qui fussent alors dans l’Église. Son nom était Jeanne Bouvier de La Motte. Sa famille était originaire de Montargis. Elle avait épousé le fils de Guyon, entrepreneur du canal de Briare. Devenue veuve dans une assez grande jeunesse, avec du bien, de la beauté, et un esprit fait pour le monde, elle s’entêta de ce qu’on appelle la spiritualité. Un barnabite du pays d’Anneci, près de Genève, nommé Lacombe, fut son directeur. Cet homme, connu par un mélange assez ordinaire de passions et de religion, et qui est mort fou, plongea l’esprit de sa pénitente dans des rêveries mystiques dont elle était déjà atteinte. L’envie d’être une sainte Thérèse en France ne lui permit pas de voir combien le génie français est opposé au génie espagnol, et la fit aller beaucoup plus loin que sainte Thérèse. L’ambition d’avoir des disciples, la plus forte peut-être de toutes les ambitions, s’empara tout entière de son cœur.
Son directeur Lacombe la conduisit en Savoie dans son petit pays d’Anneci, où l’évêque titulaire de Genève fait sa résidence. C’était déjà une très grande indécence à un moine de conduire une jeune veuve hors de sa patrie; mais c’est ainsi qu’en ont usé presque tous ceux qui ont voulu établir une secte: ils traînent presque toujours des femmes avec eux. La jeune veuve se donna d’abord quelque autorité dans Anneci par sa profusion en aumônes. Elle tint des conférences; elle prêchait le renoncement entier à soi-même, le silence de l’ame, l’anéantissement de toutes ses puissances, le culte intérieur, l’amour pur et désintéressé qui n’est ni avili par la crainte, ni animé de l’espoir des récompenses.
Les imaginations tendres et flexibles, surtout celles des femmes et de quelques jeunes religieux, qui aimaient plus qu’ils ne croyaient la parole de Dieu dans la bouche d’une belle femme, furent aisément touchées de cette éloquence de paroles, la seule propre à persuader tout à des esprits préparés. Elle fit des prosélytes. L’évêque d’Anneci obtint qu’on la fît sortir du pays, elle et son directeur. Ils s’en allèrent à Grenoble. Elle y répandit un petit livre intitulé le Moyen court[325], et un autre sous le nom de Torrents, écrits du style dont elle parlait, et fut encore obligée de sortir de Grenoble.